L’e-sort de la vie n’e-change rien

Le souffle du vent s’engouffrait jusque dans les racines de ses cheveux, lui piquait les yeux par salves successives, amenant sur son visage des myriades de petites gouttes qui s’écrasaient en silence. La mer était déchainée. Des rouleaux gigantesques, dont l’écume bouillonnait sans cesse, éclataient en dansant sur le flanc de la falaise.

Pas de repos pour les éternelles conditions de la fin des terres.

Rupert, d’un geste lent, depuis sa main enfoncée dans la poche, amena à sa bouche un objet curieux. Entre ses lèvres, chahutées par la fine pluie rasante, il glissa l’embout plastique de l’e-cigarette. Inspirant profondément, autant que l’air le défigurant pouvait créer une poche dans sa bouche s’il l’avait laissé ouverte, le gargarisme du liquide transformant par électrolyse son contenu en vapeur lui emplit la cavité buccale. Recrachant la fumée par les narines, le petit nuage se dissipa rapidement à travers sa chevelure. Un léger goût sucré de pomme s’éternisa quelques temps sur sa langue. Ça changeait du tabac, de sa rugosité et de sa chaleur brûlante au fond de la trachée. Il reprit une bouffée plus profonde encore. Pas la même sensation en substance, pas de gorge prise par un feu purificateur, pas d’accoutumance aux additifs complaisant au mal. Du presque neutre aux allures addictives malgré tout, le geste et une délicate buée brumeuse de repentir en guise de forme, l’aspiration d’un substrat de fumée sucrée pour le fond.

L’écume explosant sur les roches du ravin continuait à venir l’éclabousser, poussée par la brise toujours violente. Ça c’était de la sensation ! Pas de l’e-vent qui gifle en surface et retombe ensuite dans l’oubli…

Son médecin l’avait mis en garde : plus de cigarette, plus d’alcool, plus de drogue, plus d’excès en tout genre qui pouvaient le condamner à écourter son domaine d’action à long terme… tout cela dépendait évidemment de ce qu’on envisageait par « long » et par « terme ». Pas la même définition dans sa tête et celle de son toubib, et le domaine d’action, lui, restait sensiblement au niveau de la condition que ce dernier estimait souhaitable de garder.

Oui ! Peut-être bientôt la première e-bière en vente ? Le premier e-pétard ? Il pensa cela moins vite qu’il dégaina une canette de Leffe 9° du fond de son sac à dos. Léger instant de réflexion. Plus de briquet pour l’e-décapsuler. Petit moment de solitude. Le temps d’e-penser.

Le sol humide accueillit ses fesses aussi poliment qu’il put. Portant la bouteille à l’entrée des saveurs bientôt artificielles selon son généraliste préféré, il humecta au goulot cette dernière sensation. Parce que juste avant, il avait plaidé la faveur d’une pierre plate pour s’aider dans sa tâche, la nature s’était assise sur sa transversalité, pas sur sa façon d’ôter la capsule d’une simple bière.

Les pieds au bord du précipice, le cul trempé par l’herbe, les yeux sertis de pluie salée, l’e-clope dans la gueule et une Leffe à la main… il s’e-forçait d’avoir une amorce de considération pour son praticien.

Tout cet alarmisme minimaliste concupiscent faisait partie du jeu… histoire d’avoir légèrement peur. Histoire de se poser les bonnes ou les mauvaises questions. Histoire de ravaler sa salive et se dire que soi ne suffisait pas, qu’il y avait d’autres lui que soi, d’autres soi que lui. La métaphore de l’esprit pour faire avaler des couleuvres, les docteurs savaient déclencher ça.

Se contenter de plaisirs simples, sans tomber accro aux excès de la vie, se contenter des plaisirs de la vie, sans se suffire des excès qu’ils provoquent. Le vrai problème de l’e-cigarette c’est le goût des liquides, selon les marques le rendu n’a pas d’équivalence, on aime ou c’est véritablement gerbant. Son principal souci dans la vie se posait de la même façon. Son e-d’entité devait passer par quelques fortes émotions pour combler l’e-pote éthique que son médecin sacralisait. Mais les véritables sensations se trouvaient là, au bord de ce gouffre pris dans la tourmente des éléments.

Les bourrasques se gonflaient d’eau salée en aspergeant par rafales le corps de Rupert. Le temps diluvien qui s’abattait aux confins de la terre se transformait peu à peu en tempête (pas de repos pour les éternelles conditions de la fin des terres)… les yeux fermés, il ne voyait plus rien qui soit, ni d’autres que lui. Dans la fureur cyclonique de l’instant, fonçant en piqué ou planant dans les courants, même les mouettes mitraillaient des choses e-di(fiante). Rester en place devenait dangereux. Cible facile de la nature. Quand l’e-sort des grands e-spaces menacent une modeste carcasse pleine de doute, l’e-vraie à lui-même au tout venant imprévisible, la sagesse doit l’e-emporter.

Il se leva difficilement. Déséquilibré par les forces naturelles en furie, pris en otage par l’herbe glissante, son pied droit dérapa sans aucun avertissement de rigueur. Dans un arrêt sur e-mage consternant, l’e-clope en apnée sous un brouillard d’eau figée, la bière se libérant de son contenant pour se mêler aux eaux en pluie… Rupert jouait au hamac virtuel, parallèle au sol, les bras en croix, les traits crispés, d’une e-tonnante rigidité. Le retour en lecture, d’un violent aplatissement du dos au sol, l’estomaqua.  Etourdi par le choc, il commençait à glisser sur la pente douce sans rien pouvoir faire.

Les mots salvateurs de son omnipraticien tournaient en boucle dans sa tête pendant qu’il voyait ses pieds se dérober tranquillement vers l’abîme : « Vous n’avez pas 36 solutions pour vous sortir de vos maux ! Il faut arrêter de vous voiler la face. À force de maltraiter votre corps comme vous le faites il vous le dira lui-même, en espérant qu’il soit plus convainquant que moi, parce qu’en 20 ans de pratique je n’ai jamais vu quelqu’un venir me voir aussi souvent pour des problèmes qu’il pourrait régler lui-même ! »

©Necromongers

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