Ma tête à couper

Le temps n’a plus beaucoup d’importance, mais il revient tellement souvent. Quelle que soit la façon dont il s’écoule il nous désigne toujours la même chose, la dernière forme existante de notre corps. Secondes, minutes, heures, jours, mois…ce que nous avons été et ce que nous sommes n’a de réel incidence que pour nous. Nous qui savons faire la différence parait-il, entre le temps qui passe et ce qui nous passe du temps. Et de ce temps, qu’apprenons-nous ? Que l’indéfectible écoulement est à notre portée, tout autant qu’il est sensé nous défaire de sa régularité pour nous changer petit à petit…ainsi donc le temps fait son œuvre, mais œuvre-t-il pour que nous changions vraiment ? Je n’en mettrais pas ma tête à couper, et pourtant…

Rien du temps n’avait changé l’aspect de ma geôle. Ni ses recoins puants, où proliféraient avec délectation les plus ignobles organismes laissés à l’abandon, ni l’odeur pestilentielle qui en émanait, avec des nuances toujours plus nauséabondes travaillées par les courants d’un air provenant de cellules plus fraîchement salies. Ce qui s’apparentait à des toilettes, vaguement posé dans le coin le plus sombre de mes 6m2, à côté d’un lavabo dont on ne savait plus très bien depuis longtemps qui avait servi à quoi, n’avait pas non plus changé d’aspect depuis mon arrivée, et sans doute pas depuis les précédents occupants. Les murs prouvant à quel point le temps avait à peine contribué à un changement notable dans la vie des locataires successifs, décorés d’années en années de nombreux graffitis prônant de façon aléatoire un mélange organisé de pensées bibliques, d’insultes stimulées, de proverbes crûs, de citations éclairées, de dessins travaillés, d’écorchures à vif et de traces de sang ainsi qu’un grand nombre de hiéroglyphes incompréhensibles. Voilà bien le seul et véritable passage visible du temps dans ce genre d’endroit. Le témoignage que beaucoup ont lutté contre ce temps qui ne leur a rien apporté de plus, rien de plus que la raison de se faire aux changements auxquels lui-même ne participera jamais vraiment. La confirmation que ce temps n’est pas notre allié. Vraiment ? Le temps n’est-il pas notre allié ? Je n’en mettrais pas ma tête à couper, et pourtant…

L’unique contact direct avec l’air extérieur était matérialisé par cette minuscule ouverture où se gênaient deux petits barreaux. A peine trop grands et trop près l’un de l’autre pour que mes mains les enferment. Un minuscule carré vers l’extérieur à peine trop haut pour pouvoir simplement y regarder au-delà. Une ouverture suffisamment petite pour ne laisser entrer que les plus faibles rayons, ceux d’un jour déjà bien trop pris par l’extérieur pour s’intéresser d’avantage à moi. Une lucarne, aussi petite soit-elle, ne dispense cependant pas (quand on sait percer les recoins de la lumière) de deviner la vie du dehors en fonction de son intensité et de ses contrastes. J’imaginais le temps, les saisons…et la vie s’articulant autour. Oui, j’imaginais le temps. De la même façon que nous imaginons celui-ci s’écouler, se diffuser dans l’espace pour nous donner ce à quoi il sert, un repère. Le repère douloureux d’une unité prédisposée à nous indiquer que tout change constamment. Mais les choses changent-elles vraiment…je n’en mettrais pas ma tête à couper, et pourtant…

Assis la plupart du temps, sur ma couchette brute de bois, quelquefois à même le sol et le plus rarement possible sur les toilettes, j’apprenais lentement à me passer du temps. J’apprenais surement à le laisser se passer de moi. Manifestement, le seul changement auxquels j’avais pu assister concrètement, était le pénible déroulement des contrariétés visuelles opérées par la variante focale de mon champ de vision, uniquement en fonction de l’alternance des généreux rayons qui pénétraient du dehors, et s’oubliaient pour moi. Et de moi, qu’en était-il ? Est-ce que la raison qui m’avait amené à être enterré vivant dans cette vie presque morte, avait fait changer le pourquoi de mon comment ? J’attendais lentement de le savoir. J’attendais surement qu’on me le dise. Les seules vérités qui s’offraient à moi s’éparpillaient le long des murs de ma cage forcée. Une seule question pertinente me venait véritablement à l’esprit : le regret me servirait-il à quelque chose dans cet endroit ? Et comme tous ces messages subliminaux inscrits sur les murs, faits pour parler aux occupants de leur vie, pour leur expliquer aussi la leur et au final réfléchir sur la nôtre à tous, je restais sans réponse…peut être juste avec la certitude que la vie s’échelonne de choix qu’on peut expliquer, regretter, mais en aucun cas revenir dessus. Alors oui, les choses vous changent, mais pour autant, est-ce que cela change les choses ? Je n’en mettrais ma tête à couper, et pourtant…

Le silence était quelquefois entrecoupé de grincements alternés, de couinements reconnaissables, de pas cadencés, de claquements stridents et une fois par jour, d’un repas brutal. Une trappe nichée au bas de la porte s’ouvrait violemment à heure fixe, par laquelle une gamelle douteuse pleine d’aliments catégoriquement indéfinissables était projetée. En général, les meilleurs jours, elle glissait assez fort le long du sol pour en éparpiller son contenu en dehors. Dans le pire des cas, un gardien zélé vous la déposait délicatement devant la trappe et rien ne s’en échappait. Dans le meilleur des cas vous vous passiez d’un repas si durement attendu, dans le pire des cas vous vous trouviez obligé d’avaler avec dégoût ce qui participait à vous maintenir en vie. Et dans tous les cas, vous vous trouviez devant l’absolue nécessité de vous demander si le temps pourrait vraiment y changer quelque chose. Qu’importe que vous changiez ou pas, les choses pour lesquelles vous étiez là, elles, ne changeraient pas. Fallait-il donc définitivement abandonner l’idée d’en sortir autrement qu’en payant par sa liberté ? Je n’en mettrais pas ma tête à couper, et pourtant…

Les premiers jours de ma vie n’étaient pas vraiment d’une indispensable clarté, je préfère vous en narrer les derniers. Le soleil peinait à transpercer ma lucarne du dehors. Sans doute parce que les bâtiments alentours qui composaient cette prison lui barraient la seule liberté qui me restait. Depuis le fond du long couloir, on pouvait entendre pas à pas l’arrivée de ma clairvoyante réponse aux évènements. Une fois par mois, la danse des pas sonnait trébuchante le giron du jugement. Et chacun, dans ce couloir, avait droit à son heure de gloire. La mienne, je le savais malgré l’indiscutable difficulté à repérer le véritable écoulement du temps, était arrivée. J’allais enfin pouvoir me poser les vraies questions, toutes ces questions qui me ruminaient l’esprit depuis ce temps si éloigné, toutes ces questions, j’allais enfin pouvoir me les poser en même temps. Qu’importe les réponses, j’allais pouvoir disposer du temps nécessaire pour y réfléchir. Le bruit d’une clef qui fait son office dans la serrure, d’une porte qui s’ouvre et finit en claquant sur les hiéroglyphes d’inconnus, effaçant à jamais certaines des réponses de la vie des autres dans un effritement de crépis. L’ordre de se lever mains derrière le dos, la marque ancienne de menottes trop serrées recouvertes par de nouvelles aussi serrées, ligoté par la justice savante de mains expertes en drames. Acheminé, accompagné et suivi de près par les gardiens du mensonge, jusqu’au bûcher de la vérité. Enfin. La lumière du soleil en plein jour. La liberté d’une cour encerclée par des murs de 10 mètres. Les rayons d’une chaude journée en préparation, m’aspergeant le visage de leur sincère tendresse. Le contact froid de mes genoux sur une estrade défigurée par ceux des autres. Ma tête qu’on penche pour la passer dans une étroite gorge de bois. Ma vision qui contemple le fond d’un panier d’osier qui n’a pas servi que pour moi. Le contact glacé du bois gelé sur mon cou…la sentence prononcée de mes actes passés, suivi du tranchant d’une lame qui s’oublie en sifflant. La vie m’avait-elle à ce point oublié pour m’empêcher de croire qu’il y avait mieux à faire que chercher à comprendre ce que le temps voulait nous dire ? Avais-je seulement compris que le temps n’est rien, mais qu’il représente à peu près tout ce qui nous permet, en pratique, de mettre à disposition les changements qui nous font évoluer ?

Je n’en mettrais pas ma tête à couper, mais pourtant…

©Necromongers

Guillotine

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