Le gros du troupeau

Une sale journée, moi j’vous l’dis une sale journée.

Tout avait commencé comme n’importe quelle autre journée lambda, type réveil, petit déj, transport, boulot…

A ce moment précis, j’en étais à fermer ma porte d’entrée d’un tour de clef. Cette serrure déconnait de plus en plus, pas moyen de faire ça rapidement sans s’énerver. Comme si je n’étais déjà pas assez en retard, toujours en retard, dans une organisation pourtant minutée pour éviter de l’être un peu trop.

Maintenant je courais comme un imbécile contre ce stupide temps. Essayant malgré moi de rattraper dans une course folle, la minute précise qui me permettrait de prendre de justesse le métro. En essayant cette fois-ci d’éviter que la porte emprisonne un bout de mes vêtements, ma main, ou me défigure le visage dans un mouvement de presse, écrasant mes joues, comme cela m’était déjà arrivé. Mais non, alors que je piquais le 100 mètres nécessaire qui me permettrait de sauter dans le wagon, slalomant entre les piliers, couloirs, escaliers, distributeurs et vendeurs en tout genre, et le nombre incalculable d’étranges animaux courant comme moi, mais dans l’autre sens, m’empêchant de mener à bien ma dernière missive avant le passage du facteur, il m’arriva un truc nouveau. Ayant atteint la bonne rame, au moment même où la sonnerie de la fermeture des portes retentissait à vous faire battre le cœur de trop, conjuguant ainsi à l’effort vain d’une douche inutile tellement je transpirais, la naissance symptomatique d’un stress rédhibitoire, sous la forme d’une activité cardiaque soudainement amplifiée, je ressentis une vive douleur.

Douleur qui me fit fermer les yeux par réflexe. Le temps d’une seconde. Seulement une seconde. Mais cela suffit à provoquer l’imprévisible. Cette simple seconde dans les couleurs de ma vision interne, hors de la réalité des autres animaux comme moi qui couraient tout autour, me fit perdre l’estimation de leurs emplacements temporaires dans le cœur de ma course.

C’est seulement quand, une seconde après, je rouvris les yeux sur l’image qui m’était restée, que LE gros du troupeau (un animal plus volumineux que les autres) se tenait au milieu de ma course. Le temps qu’il m’était donné pour éviter l’engin n’était plus à compter. Et même en ralentissant le rythme de mon élan, je n’ai pas pu le contourner…trop…volumineux comme obstacle ! Je l’ai percuté de plein fouet, lui et son attaché-case.

Ce phénomène de la nature n‘avait pas prévu de prendre ce métro…à vrai dire, il en sortait. Il n’avait donc pas prévu non plus de le reprendre. Moi je n’avais pas prévu qu’il le prenne non plus, encore moins qu’il le reprenne, et décidemment pas qu’il soit là, au milieu de mon parcours, à percuter mon emploi du temps déjà si pris et repris par un chronomètre capricieux.

Son attaché-case vola de ses propres ailes, avec une déconcertante légèreté, jusqu’à retomber sur le quai en explosant de milles fioles colorées. Dans le même temps, la rencontre de mon corps avec le sien, dont j’avais doublé le poids propulsé par mon élan, et sans doute rejoint le niveau du sien de façon à être proportionnellement identique à l’instant de l’impact (avec un léger avantage pour moi dû à la vitesse), fit un mariage des plus iconoclaste et incongru. Le fait d’avoir momentanément épousé sa masse ingrate, avec une générosité des plus hasardeuse, me fit comprendre à quel point finalement, courir et transpirer tous les jours pour être à la mesure du temps, était sans doute ce qui faisait que mon physique s’en ressentait agréablement…si on oubliait un instant qu’il manquait à ma maitrise le sens véritable des proportions engendrées par la vitesse, et l’option moins exquise de courtiser la matière moulante d’un quintal sur patte !

Le choc nous propulsa tous deux à une vitesse inconsidérée, vers l’entrebâillement de la porte coulissante du wagon qui était en train de se refermer. Petit avantage encore de mon côté, je ne suis pas rentré le premier, ce n’est donc pas moi qui me suis pris violement la barre verticale à l’entrée qui sert à se maintenir debout pendant le trajet.

Le temps que je récupère mes yeux, enfouis au fond de ma gueule, elle-même prisonnière d’un grave épanouissement graisseux habillé d’un costume bon marché, je priais pour retrouver une once de cet air caractéristique qui nous fait tous besoin. La voiture n’était pas encore partie quand je décollais ma tête de ses intestins, et tombais nez à nez avec son regard…un regard de fou. Un regard qui m’invita à diriger le mien vers la direction qui le rendait visiblement dément.

Là, au-dehors, sur le quai, au milieu d’une foule prise brutalement de panique, des nuages multicolores montaient en une fumée épaisse jusqu’à la voûte du tunnel, redescendant aussi vite qu’elle se propageait, de façon ahurissante, sur le long du sol. Le wagon amorça son départ. Et jusqu’à l’entrée du tunnel ombragé, le temps de quelques secondes de plus, on pouvait voir les gens courir affolés, sur la longueur du quai, certains s’entrechoquant à travers l’épais brouillard, d’autres s’évanouissant et tombant comme des marionnettes dont on aurait coupé la ficelle…mes yeux restèrent rivés sur la fenêtre, mon esprit sans pensées, mon corps douloureux…mon heure de progression à peu près respectée.

« Vous venez de tous nous faire mourir monsieur ! »

Je tournais la tête en direction du gros à l’origine de ces quelques mots.

‒ Je vous demande pardon ?

‒ Vous venez de tous nous faire mourir !

Cette espèce de gros débile s’était trouvé au milieu de mon chemin comme un ananas sur une religieuse, avait contribué à agrémenter d’un stress énorme le début de ma journée, et il trouvait encore le besoin de me mettre sur le dos le sort du monde ! Sans nul besoin d’en rajouter au contexte, tout autour de nous les visages défigurés et stigmatisés des voyageurs du wagon n’avaient pas quitté la direction de leur dernière vision d’apocalypse, et perdaient depuis quelques instants leurs regards vers le dernier angle de fenêtre du véhicule.

‒ Nous…nous sommes perdus !  rajouta gros du bide mal fagoté.

‒ Hé ! Ca va aller maintenant ! Je vous ai juste percuté un peu violement, voilà tout !  Dis-je avec retenue.

« Vous ne comprenez pas…vous ne savez pas ce qu’il vient de se produire », dit-il les yeux explosés, des gouttes de sueur perlant le long de son front.

Mon sang d’animal pris au piège dans un interstice non mesurable du temps, relégué au plus bas de sa plus fabuleuse des pires journées de merde mal commencée…me fit sortir de mes gonds.

« Là, vous commencez franchement à me faire chier ! Vous croyez quoi ! Que j’ai pris un plaisir terrible à invoquer l’esprit de la malchance ? Dès le matin ? Que je rêve depuis toujours de courir le 100 mètres en costard jusqu’à me farcir le roi des Diplodocus en pleine poire pour rater mon métro ? »

Mon visage se durcit et je me relevais tout en toisant les badauds autour de moi qui commençaient à me dévisager…et poursuivis :

« Non ! Je ne suis pas prisonnier de ce putain de monde capitaliste par plaisir ultra mondialiste comme vous tous ! Vous m’emmerdez tous à m’empêcher d’aller bosser normalement ! Je vous ai pas demandé d’exister…pas plus que j’ai demandé à aller bosser pour vous subir, vous et la société que nous formons ! Quelle merde ! Je me démembre chaque putain de jour à essayer d’y mettre du mieux pour faire semblant d’exister, et vous là…et le gros là…vous vous mettez en travers de ma route pour quoi ? Pour me mettre à l’épreuve peut être ? Parce que vous croyez que j’ai besoin qu’on me dise comment je dois en chier pour avancer ? Que ça se fait pas tout seul peut être ! Et MEEEEEEERDDDDDE ! » Criais-je presque en sanglotant.

« Monsieur…monsieur… » M’interpella calmement un voyageur « …calmez-vous, vous semblez surmené… »

Effectivement. Surmené semblait le mot juste. Il avait mis dans le mille ce con là. Je m’apprêtais à lui répondre quand…le train s’arrêta brusquement ! Suffisamment pour que chacun soit déséquilibré et s’accroche prestement à quelque chose pour éviter de tomber ou chuter sur son voisin.

Le calme s’éternisa, s’éternisa, avant d’être interrompu par une sirène lancinante.

« Voilà monsieur…nous y sommes. Lança le gros homme toujours à terre. Je m’excuse, je vous dois des explications à tous, poursuivit-il. »

Nos regards se braquèrent sur le sien, qui avait changé d’expression et troqué celui de la fin du monde contre un autre plutôt abattu, mais plein de culpabilité.

« ‒ Si vous pensez qu’on est arrivé, c’est pas ça !  Dis-je avec ironie.

‒ C’est presque ça, rétorqua-t-il. C’est la toute dernière station…la toute dernière pour aujourd’hui… »

‒ …et pour toujours ! Ah ah !  apostrophais-je nerveusement. »

Les regards se croisèrent pour m’indiquer que j’en faisais trop.

« Ok, dis-je, laissons-le s’expliquer puisque ça a l’air important pour lui ».

Là-dessus, il se lança sur une histoire abracadabrante de laboratoire clandestin travaillant pour le compte d’une administration parallèle, qui était censé développer des solutions pacifiques secrètes autour d’un germe volatile…et je ne sais quoi d’autre sur le fait qu’il faille le transformer dans un autre laboratoire pour le stabiliser. Car dans l’immédiat (si par la suite il serait sans doute devenu un produit miracle à inoculer pour immuniser contre toutes les maladies connues, et peut être inconnues) il était sous une forme moléculaire dévastatrice…une espèce de virus incontrôlable qui pouvait semer la mort et tout et tout…

…putain de VRP artificier de mes deux, qui vendrait sa mère pour se taper du Mc Do où du KFC par fainéantise, ou par ultra libéralisme social patriotique ! Le ton solennel qu’il employait pour raconter son histoire, les expressions béates de son auditoire conquis et pendu à ses lèvres, ne faisait que renforcer l’immense crédulité d’une population aux abois, avalant tout et n’importe quoi, au risque de suivre le tragique talent d’un savant prestidigitateur de désir sur commande. Bref, je n’écoutais plus vraiment la somme monumentale de détails qui sortaient de la bouche de Monsieur le Gros du troupeau…tout ça pour être un peu plus original que les autres et qu’on l’écoute.

Je regardais ma montre. 9h54. Bloqué dans un tunnel du métro, à écouter déblatérer le dernier catastrophiste du moment (surement employé par une firme connue ou un méga trust interplanétaire), une sirène hurlante et stressante en fond, une fumée épaisse et multicolore qui commençait à s’immiscer par les conduits d’aération du train…

…putain, une sale journée, moi j’vous l’dis. Je ne donnais par cher de mon cas face à mon patron si j’arrivais jusqu’à mon boulot ce matin…putain…si d’ici là rien d’autre n’arrive, je m’en souviendrais de cette satanée matinée du Vendredi 21 Décembre 2012…à croire que c’est pas Byzance tous les jours quand même…

©Necromongers

tetedemort

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s