Le canon du fusil était chargé

Le canon du fusil était chargé. Mon doigt crispé sur la détente, attendait la décision que mon cerveau tardait à prendre. Il n’en fallait pas beaucoup plus pour presser le petit bout de métal qui mettrait fin à beaucoup trop de questions restées sans réponses. Je n’ai pas l’âme d’un sauveur ni une volonté sans faille. C’est déjà une décision en soi de tenir cet engin en direction du problème. Le tout est de savoir le temps qu’il me faudra pour désirer appuyer. Désirer. Voilà bien un mot qui ne m’avait pas effleuré depuis bien longtemps. Le désir est une vaste fumisterie, une ignoble prostituée qui ne travaille pour personne, une tentation sans lendemain, un gouffre sans fond jamais rassasié.

Enfin. Le canon du fusil était chargé…de désir, je ne sais pas. Les objets servent nos désirs autant qu’ils en sont le reflet. Alors, savoir si je désirais faire ça ou si l’objet était la représentation de mon désir ? Quelle importance de toute façon. Mes mains étaient solidement cramponnées à mon désir d’en finir, en plein mille, un sans-faute pour une fois.

Un sans-faute ? Faut-il encore se persuader que la raison mènera à bout le geste, sans dévier au dernier moment l’objet de mon désir, par frilosité du risque ?

Le risque ? Y’en a un ? Je ne sais pas bien viser, soit, mais justement, je crois que c’est l’enjeu. D’où est-ce qu’on apprend à viser juste, sinon en désirant ne pas se rater. Ne pas se rater encore. On doit pouvoir apprendre très vite si on est un tant soit peu concentré. La raison n’a rien à voir la dedans, c’est une affaire entre moi et le fusil.

Moi et le fusil. L’instrument du désir. Le désir d’en finir. En finir pour de bon. Bon ou mauvais objet. C’est qui ? Moi où le fusil ?

Par acquis de conscience, je vérifiai une nouvelle fois que l’engin était bien prêt à l’utilisation, prêt à la charge…la dernière. Et sa première entre mes mains…je ne l’avais pas depuis longtemps. Pas depuis longtemps, non. Je ne le connaissais même pas bien cet engin. Je ne savais même pas si le coup partirait comme il faut, si la puissance de l’impact était suffisante à cette distance. Si la concentration était suffisante pour atteindre la cible. Oui, car il en faut pour ce genre de chose. C’est déjà une chose d’aller au bout de sa décision, si en plus on se rate, c’est prendre le risque d’un nouveau sentiment d’échec…même pas moyen d’en finir. Rien à redire à l’engin. La balle était bien logée dans le canon, attendant tranquillement que le percuteur vienne lui botter les fesses. Attendant tranquillement que sa cible soit bien alignée.

Sa cible. Difficile d’être certain de l’atteindre avec perfection. Faudrait qu’elle arrête de bouger la cible. Qu’elle comprenne les enjeux qui la tiennent à bonne distance, qu’elle accepte que l’impact soit la sanction qui l’attend. Y’a rien de pire qu’une cible mouvante. Qui fait semblant de vouloir remplir le rôle qu’on lui a donné, mais qui ne cesse de remettre en question l’arrivée de l’impact.

L’arrivée de l’impact. Avec un fusil que je ne connaissais pas. Pas grave. Je ferais bien assez tôt connaissance avec la déflagration. Et là…mes réponses auront eu raison de moi. Ou est-ce moi qui aurai réponse à mes questions ? Faut-il encore perdre du temps à y réfléchir ? Pendant ce temps-là mon doigt tremble sur la gâchette…tout ce temps que je mets à contribution pour reculer l’échéance, le pari fou d’en finir avec les questions…me condamne à m’en poser sans cesse.

En finir avec les questions ? Non…c’est avec l’action qu’il faut en finir. Ce jeu n’a que trop duré. Ce jeu…qui n’en est pas un puisque je le prends tellement au sérieux. Et d’ailleurs, ce qui était vraiment sérieux c’était le coup vraisemblable que j’avais pris sur la tête la veille. Ce choc frontal qui m’avait fait vaciller, tomber, et dont je ne m’étais relevé que ce matin, très tôt, avec un sentiment de culpabilité et d’échec contondant. Un sentiment qui m’avait ouvert l’esprit, me faisant prendre la plus importante décision de ma vie.

La plus importante décision de ma vie. Entre mes mains. Dans le prolongement d’un canon, pour porter un coup fatal à mon avenir. Une décision que je pensais irrévocable, incontournable…il n’y avait pas à revenir là-dessus. Ça commençait à bien faire, depuis tout ce temps, ça devait arriver. C’est juste que…je ne savais pas quand.

Ça devait arriver. L’ironie veut que je sache ça seulement depuis ce matin. La nébuleuse du vide qui s’encercle elle-même, jusqu’à plus soif, jusqu’au nombril égocentrique de son activité prospère. Un mélange de honte et de fierté, pour le parcours raté et la finalité d’une décision heureuse. Oui, ça devait arriver. Trop longtemps que cette vie me nargue à espérer réussir. Trop d’attente à convoiter le désir qui se cache…pour mourir.

Le canon du fusil était chargé. Bien chargé. J’avais l’appareil en main. Bien en main. La culasse était armée. Bien armée. La balle était vraie. Bien vraie. Mon doigt sur la gâchette était prêt. Bien prêt. Il n’y avait plus de raison de reculer. Plus aucune. Manifestement, le temps était propice à l’action. Beau temps. Pas de vent. Ciel bleu. J’allais conclure en beauté. Le jour de mon sacre était arrivé. Là, devant une armée de badauds, qui commençaient à s’étrangler devant tant d’hésitation. Suspendus à mes lèvres, comme on est impuissant quand l’enjeu est tel qu’on en détermine par avance l’impossibilité d’intervenir à temps. Reste à espérer…qu’ils se disent. Ben, ils se disent bien. Je ne vais pas les décevoir. Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Je ne vais pas leur laisser le temps de m’en empêcher. Ils vont pouvoir admirer le grand saut vers la majestueuse ascension. La réponse à tant de questions. Va-t-il le faire ? En est-il capable ? Ira-t-il jusqu’au bout ?

Patience mes amis. Patience. Tout ça n’est qu’une histoire de centièmes de secondes. De prévisualisation anticipée. J’ai les arguments, le fusil, la balle est prête…deux autres derrière si besoin. Car je vise le grand coup…c’est pour vous. C’est maintenant. Gardez les yeux bien ouverts parce que moi je ne les fermerais pas. Je ne vous donnerais pas l’occasion de me laisser m’humilier une fois de plus. C’en est assez !

L’œil acerbe, bloqué sur le prolongement du canon, irradié par une éclaircie providentielle le faisant rutiler sur toute sa longueur…j’étais prêt à éblouir la foule. J’étais prêt à entrer dans la légende, une bonne fois pour toute. Plus question d’attendre. Les épaules coincées, le souffle coupé, les bras cimentés sur le fusil, les yeux rivés sur l’apparition de la cible…vous pouvez envoyer les bestioles !

« POOL ! »

…contemplez, et dites vous…plutôt mourir que rater ça !

©Necromongers

470983_106361099519264_769746999_o

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s