Le joueur d’osselet qui n’avait jamais pratiqué

Hormis quelques jeux débiles, du style majeur tendu pour faire tourner les ballons en équilibre, où bien ce geste profondément désespéré d’agiter l’ensemble des doigts (plaqués les uns aux autres) pour manifester le contentement  inespéré d’un départ opportun, ou bien encore, cet apitoiement condescendant mécanisé par tous les doigts des mains se frappant conjointement à plat de façon à produire un effet claquant (sans doute pour imiter quelques phoques intellectuellement dépendant du meilleur moyen de se réchauffer), ou éventuellement ce geste intelligent qui permet de définir avec précision la profondeur exacte de la cavité nasale et d’en recenser le nombre d’habitants, voilà en gros à quoi me servaient couramment les miens…de doigts.

Je ne passe évidemment pas en revue les multiples utilisations de la vie courante, ceux qui définissent à quel point un ou plusieurs doigts, ça sert quand même un peu plus que ça. Non. A quoi bon développer. Je tomberais à coup sûr dans la facilité, l’énumération décérébrée de « l’invasion des profanateurs de manucure », « indépendance doigt », la créature du marais (Cyril les doigts facile) », ou même « le jour où la main s’immobilisa »…bref, non, je ne ferais pas ça. Sans compter qu’à l’heure qu’il est j’ai bien mieux à faire. On vient de me proposer une partie d’osselet. Ça j’ai jamais fait.

Enfin une occasion unique d’utiliser mes doigts avec dextérité, agilité et rapidité. Une occasion ludique, sans l’ombre d’un sens utile et pratique. Une façon comme une autre de provoquer la nature humaine, celle qui nous sert régulièrement à promouvoir l’aspect futile de notre existence débile, surtout celle des doigts d’ailleurs. Alors les osselets…j’ai vu comment ça se passait, j’ai vu que les doigts prenaient leur pied. Au nez et à la barbe de tous, main dans la main, ils se congratulent par la divine ascension réussie (ou pas) du lancer des osselets. Bref, ça ne sert à rien, sauf pour les doigts. Et les miens ont besoin de ça, de ne servir à rien. De temps en temps c’est bien, de s’en servir pour rien, rien qui soit nécessaire à leur véritable utilité.

J’en ai vu qui communiquaient avec les doigts, les mains, les bras…bon, c’est marrant mais on ne comprend pas ce que les doigts apportent de plus qu’à maintenir des choses. En fait, y’a tellement de délire autour du doigt qu’on en oublie à quoi il sert vraiment. Prenez, « juste un doigt de whisky s’il vous plait ! »,  « Plait-il ? », je me vois bien mettre un doigt dans le verre et le remplir jusqu’à le noyer ! Prenez encore, « tu as mis le doigt dessus ! »…ouais, et j’espère que c’est pas une vieille merde de derrière les fagots qui n’attendait que mon geste futile et écervelé pour m’enrober la paluche ! Tiens, « tu ne feras jamais rien de tes 10 doigts ! »…ben celle-là, elle nous agite le bocal toute notre vie, et pendant qu’on réfléchit à la concrète question de savoir si on fera quelque chose d’elle, nos doigts on s’en sert toutes les secondes !

Non, moi je vous le dis, il vaut mieux s’en servir pour rien, pendant qu’eux, un rien leur sert. Tenez encore, « être comme les deux doigts de la main »…ben merde, on lui a pas appris à compter à celui qui nous à sortie ça. « Mon petit doigt me l’a dit ! » OK, ça c’est le propriétaire du whisky de tout à l’heure, j’ai le doigt trop long apparemment.

Mais enfin, pour les osselets 5 suffisent. Même un manchot peu y jouer. Et même…chuis pas manchot, alors…

Récapitulons. Je suis là à observer le mouvement maitrisé et régulier des enfants, qui s’essayent à la pratique ancestrale du meilleur doigté possible, au duel réglementé de l’artifice articulé des doigts experts, le jeu des osselets. Je les avais regardés faire les gamins, rien de plus simple, des règles faciles, limpides, 5 osselets, 5 doigts, une logique imparable.

Du coin de l’œil je voyais bien que ma présence les intriguait. Mon insistance certaine à les épier en toute indiscrétion n’échappait à personne, et encore moins aux nombreux parents du parc, disséminés sur différents bancs autour du groupe. Il faut dire…je suis le seul adulte intéressé par leur jeu, debout à les regarder de près. Les parents ne sont pas trop intrusifs, le cul posé à quelques mètres de leurs rejetons, dubitatifs sur mon véritable intérêt. Chacun posté à ses distances. Les enfants des parents et les parents des enfants. On dirait presque une promenade surveillée comme en prison, à la seule différence que je suis le plus proche de la zone surveillée. Techniquement ça ne pose aucune sorte de réel problème, mais on sent bien une inquiétude, une interrogation perplexe, une attention toute particulière dirigé sur ma personne. Qu’est-ce qu’un adulte sans enfant fait-il aussi près des nôtres ? Qu’est-ce qui l’intéresse tant, au point d’être sur leur zone de jeu, à les observer bizarrement ? Je sens bien l’espèce de zone de quarantaine que je viens de pénétrer, dès lors, chacun de mes pas et de mes gestes est étudié, suivit de près, analysé…j’ai envahi le cercle très fermé des enfants en liberté surveillé.

Qu’importe. Tout est calme. Chacun tente de s’occuper sans porter une attention déstabilisante à mon égard. Et le jeu m’intéresse. Je suis d’ailleurs à deux doigts de comprendre toutes les subtilités. Y’a un gosse qui est en train de laminer les autres. Il enchaine figure sur figure sans la moindre faute. Ça commence à râler, à se plaindre au sein du groupe, sans doute que certains avaient engagés des objets…ça réveille d’ailleurs la curiosité des parents. Et, peut-être par frustration, dégout où je ne sais quel autre sentiment désabusé, un des gosses abandonne et décide d’arrêter. Les regards, jusqu’à présent très concentrés sur la partie, obliquent désormais vers moi. Je ne sais pas trop comment prendre la chose. A vrai dire, ma curiosité avait attisé celle des parents, et certains commençaient à se lever pour s’approcher.

Et puis je le vois bien sur la gueule des gosses, tous ces adultes qui rappliquent subitement n’est pas le dénouement espéré, le vainqueur semble embarrassé, commence à se lever, fourre un truc dans sa poche et part sans demander son reste. Il file droit vers la sortie du parc…un petit malin qui est venu sans parents et qui se taille avec son butin.

En quelques secondes un troupeau s’est formé autour du cercle de jeu. Parents inquiets, enfants frustrés, et moi amusé par tant de dénouements en aussi peu de temps. Mon sourire ne fait d’ailleurs pas l’unanimité, ni chez les parents, ni chez les enfants. Vers qui est vraiment dirigé l’inquiétude, je vous le demande ? Les parents n’ayant possibilité d’obtenir des réponses concrètes de leurs rejetons, ceux-ci obliquent vers moi un regard désabusé pour m’en définir comme une possible cause. J’étais sans doute le coupable sans enfant resté sur place…mieux encore qu’un coupable sans parents évaporé en un instant.

Il y a toujours un cercle au milieu de l’air de jeu. Chaque parent console ou inonde son enfant de son venin d’incompréhension, ne sachant comment venir à bout de l’ultime objet de désir mis en jeu. Et comme les parents ne peuvent à priori rien me reprocher, ils observent, scrutent, cherchent en vain une faille dans mon attitude, une quelconque perversité du regard qui pourrait les dédouaner de leurs médiocres réactions d’agacements envers leurs propres incompréhensions, leurs enfants. Mais je ne capitule pas. Mon sourire béat interdit la moindre tentation de se jeter dans la fosse aux divagations. Les explications fusent, les bras se tirent, les regards se croisent, et chacun regagne son camp, son banc.

Je suis comme un idiot affublé d’un sourire crétin et enfantin. Je baisse les yeux. Au sol, 5 osselets. Je me baisse et je les prends dans ma main. Je me relève et les contemples. 5 osselets. 5 petits bouts d’os en plastique de rien du tout. J’allais les essayer. Mes doigts me démangeaient.

Et dire que je n’avais jamais essayé. Mais quel intérêt de jouer seul à ce truc ? j’avais imaginé pouvoir m’insérer dans ce petit groupe, comme ça, rien qu’en m’y intéressant, d’en balancer un en l’air comme prévu pour tenter de rattraper les autres au sol, d’un bref regard, furtif, glacial et tout, de saupoudrer légèrement l’atmosphère d’une pincée de chance et hop ! Revenir 30 ans en arrière, m’incruster dans le passé par une porte dérobée qu’il fallait à peine forcer.

Il semblerait que l’âme de l’enfance ne soit pas aussi simple à récupérer. Il semblerait que l’âme de l’enfance soit réservée aux pratiquants ayant l’âge. Il semblerait que les adultes non pratiquants soient fermement opposés à ce que d’autres adultes redeviennent pratiquants. Il semblerait que les enfants ne soient pas prêts à accueillir d’anciens pratiquants de jeu sans l’âme nécessaire à la pratique. Il semblerait que le monde dans lequel on vit soit divisé.

5 petits osselets. Un par doigts, je sais compter. Et moi qui n’avais jamais pratiqué.

©Necromongers

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