A coffrer, coffre et demi: histoire N°1

A COFFRER, COFFRE ET DEMI

1-    Histoire N°1

Je me souviens seulement du moment où je suis arrivé à revenir…j’ai applaudi dans ma tête, parce que physiquement je ne pouvais pas.

J’ai regardé devant moi et prié pour que ce soit la dernière fois… pendant ce temps-là on me ligotait, à peine le temps de voir le trottoir sauter dans le coffre d’une voiture. J’ai un peu accusé le coup car je ne pensais pas que ça faisait aussi mal un fond de caisse au jeté, non, je n’en avais pas conscience. A vrai dire je n’étais même pas préparé au fait d’être malmené à ce point, alors surprendre le fond d’une malle arrière à me couper le souffle d’une pareille intensité…

Quand le hayon c’est refermé sur mes rêves à jamais j’ai dû prier à nouveau…

Pendant le voyage j’ai senti une petite odeur de gaz… non ce n’était pas moi, je le sais bien enfin!

Le trajet a duré autant que possible dans un absolu compressé par obligation non consentie. L’endroit desservait mal les qualités requises pour le confort et la tranquillité d’un périple agréable, bien évidemment.

Qu’est-ce que vous foutriez d’un coffre pour vous balader avec confort? Il y a fort à imaginer qu’un autre moyen soit plus approprié pour aller divaguer vers des horizons plus flous… oui, car en fait, et sans tergiverser, il allait sans dire que je ne savais pas où on m’emmenait.

Les défauts de la route m’infligeaient moult et remoult « bradasseries » du corps… et avec les pieds et poings liés, pas facile de vraiment s’accrocher quelque part.

 

A vrai dire encore, et pour en parler franchement, ce n’est pas tellement d’avoir été cogné partout et goûté toutes les surfaces dans leurs plus infimes détails qui me restent comme mauvais souvenir, non. C’est le goût de ce bâillon et mes membres tuméfiés par les liens trop serrés qui m’ont rappelé qui je n’étais pas véritablement. Alors quand la voiture s’est arrêtée brusquement, dans un long crissement à déblayer un parterre de gravier, et que le temps s’est suspendu pendant de longues minutes… j’ai cru que j’allais chialer et faire sur moi.

Mais j’ai préféré fermer les yeux et prier pour que tout se passe très vite.

Et tout s’est passé très vite…

 

Cette fameuse odeur de gaz du départ… je la sentais bien maintenant, bien mieux.

Je sentais également l’odeur âcre et étouffante des vapeurs d’échappements, que l’intérieur étriqué laissait entrer par des interstices rouillés par le temps. Ma peur et mes inquiétudes prenaient leur laps nécessaire d’intégrité à me laisser m’imaginer ne pas pouvoir devenir aussi rongé que cette vieille caisse.

Le bruit sourd du moteur résonnait dans ma tête, remplie des vapeurs étourdissantes qui émanaient de l’échappement. Une portière claqua. La voiture démarra en trombe, me propulsant violemment à l’avant, contre la serrure d’ouverture. Mes pieds vinrent s’y choquer et le coffre s’ouvrit alors que le véhicule entamait un virage.

Je ne sais pas, entre le fait d’être ligoté, sans possibilité de mouvements, de réflexes, les vapeurs d’échappements ou d’essence mêlées, ou simplement le vide de cette route qui défilait à pleine course ce qui me fit vomir.

Avec la vitesse, le hayon qui tapait sur la carrosserie que je dus éviter plusieurs fois et les secousses qui me projetaient dans tous les sens, je ne pus éviter de rendre sur moi, et de recouvrir si ce n’est l’ensemble du sol en une gerbe explosive, mon propre visage de morceaux divers fraîchement arrivés de mon dernier repas en date.

 

En définitive, et en pure théorie, le fait d’être secoué comme un gigot qu’on remue dans un plat en pleine cuisson m’a empêché de m’étrangler avec ma propre expectoration.

Le bâillon qui me bouchait l’orifice buccal avait fini partiellement de se défaire à force de caresses lascives avec les caractéristiques anguleuses de la carrosserie.

La voiture fonçait toujours à vive allure sur le bitume. Je tentais de garder un semblant de contact avec le fond du véhicule, que les aspérités de la route envoyaient régulièrement paître dans tous mes sens. Défiguré par des morceaux de blanquettes, je m’efforçais en outre de rester concentré sur ma vision, balayée par le veau élevé sous la mère.

Je me trouvais dans une drôle de position, à la fois burlesque et conne. Attaché comme un poulet prêt à mettre au four recouvert de sa sauce à l’huile, dans une cocotte d’antan façon grand-mère, ajourée comme un biscuit trop cuit resté trop longtemps au soleil.

Et l’autre con qui venait d’allumer la musique dans sa tire… »Seven nation army » des White Stripes… comme si je n’avais que ça à foutre moi!

Une partie de mes esprits au moins, semblait présente en moi pour en avoir reconnu le titre et l’interprète. Mais j’étais toujours ballotté comme un fagot dans ce box de merde…

Cet idiot roulait trop vite pour que je saute, la musique trop forte pour qu’il m’entende… et de toute façon, des chances qu’il se foute total de mon sort… c’était surement ça.

Je venais de comprendre… quel con!

 

Le moteur hurlait les rapports poussés.

Les klaxons sifflaient en fusant sur sa route une conduite quelque peu… intuitive… et je peux en parler.

Mes narines humaient la pleine odeur que l’habitacle avait emmagasinée, quand ma gueule écrasait trop violemment les bords intérieurs badigeonnés de mes ablutions.

Une chose semblait sûre au moins, le chauffeur était en incapacité de conduire d’une façon traditionnelle. Il zigzaguait sur toute la largeur de la route à m’en pourfendre les ratiches sur diverses surfaces.

Une autre chose était sûre de prime abord, il faisait beau… ça de moins sur la tronche vu la situation.

Je ne voyais pas vraiment comment me libérer de mes liens, vomir pour pousser le bâillon étape réussie, mais le reste…et puis être retourné, ballotté, éjecté, labouré dans tous les sens sur 2 mètres carrés, ça n’aidait pas.

Les White Stripes gueulaient toujours en fond sonore. Mais pour sûr que ma tronche à moi n’avait pas l’allure d’une rayure blanche ou d’un trait blanc. Non. Ma figure se décomposait comme une merde vivante remplie de morceaux de blanquettes qui sautaient partout dans l’habitacle aéré. Faut croire que le chauffeur ne conduisait pas assez mal pour tout évacuer dehors!

Je pense que la vie en rose c’est pour les filles, et que moi je subissais la vie en bleus dans une succursale masculine pour kickboxing contraint à 2 mètres carrés. Je pense surtout qu’à force de taper dans tous les recoins j’allais finir par me faire vraiment mal…

 

L’idée même que je puisse me sortir indemne de cette situation me paraissait finalement autant grossière qu’ambiguë.

Pieds et poings liés, un peu débâillonné mais pas trop… en fait, le scotch sur ma bouche, qui avait fini par céder aux contacts privilégiés avec les zones tranchantes des parois métalliques, toujours attaché sur une de mes joues, pendait comme une saucisse humide. Alourdi qu’il était par les bouts de blanquette que je venais généreusement de remettre en circulation, dans un mode de traçabilité tout à fait illicite.

Mon chauffeur continuait toujours de tenter désespérément de conduire, à la manière d’un équilibriste alcoolisé.

Mon corps tentait également, aussi promptement que possible, de trouver ancrage partout où il roulait, aussi sérieusement qu’une visite de voyage organisé pouvait se dérouler… de l’hôtel au car, et du car à l’hôtel, en passant à chaque fois par le bar. Vomir… une seconde nature sans escale.

Je pensais à tous ces vieux, morts pour la France en vacances, sur les routes du monde entier, happés par l’organisation mondiale des voyages sécuritaires… je n’aurais peut-être pas le temps de vieillir.

Mes pensées se perdaient en silence dans les coups assourdissants que mes tempes, ma nuque et mon crâne absorbaient par la tôle… de ma modeste prison.

 

Je n’entendis pas la voiture freiner brutalement dans un dérapage virevoltant, je sentis juste mon corps perdre ses esprits.

(à suivre)

©Necromongers

 

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