La loi du lâcher prise

Ce que je fais dans cette situation ? C’est une histoire compliquée.

Je ne saurais précisément arriver à relater tous les évènements qui m’ont amené à être là, pendu dans le vide. Et même si mes mains étaient solidement vissées par une colle ultra puissante à la poutre métallique, qui servait en partie à l’armature du pont ferroviaire sous lequel je me trouvais, les pieds joints et liés par une corde trop serrée, je commençais à sentir mes paumes tirer suffisamment par le poids de mon corps pour imaginer qu’à un moment ou un autre, ma peau s’arracherait pour me laisser chuter d’une bonne centaine de mètres. Histoire d’aller embrasser les rochers d’un cours d’eau, dont le lit presque sec ne pouvait m’assurer d’une quelconque chance de m’en sortir vivant…une centaine de mètres, vous vous rendez compte ?

Dans l’immédiat, je vous assure que tenter d’expliquer les faits pour lesquels j’en étais là, m’importais moins que réfléchir au moyen de m’extraire de cette impasse.

Je pouvais toujours crier comme un abruti, si on n’avait pas pris le soin de me bâillonner c’est que c’était le seul pont aussi haut à des lustres de toute civilisation. Pendu entre deux falaises qui surplombaient des gorges encaissées au beau milieu d’un parc naturel, j’étais complètement livré à moi-même. Pas question de compter sur un randonneur ou un braconnier hasardeux. Mon temps était de toute façon compté. On ne m’avait pas installé de la sorte pour que je pourrisse comme de vieilles baskets balancées sur un câble électrique, mais plutôt pour que je prenne le temps de mentaliser la purée que j’allais fabriquer en embrassant les rochers d’en bas. Vu d’en haut, on avait même du mal à croire que ça s’apercevrait nettement.

Bon dieu, la douleur de mes paumes qui s’étiraient de plus en plus et la colle qui en brulait les tréfonds, m’empêchait de me concentrer.

Me balancer, d’avant en arrière, pour lancer et accrocher mes jambes quelque part ?

Premièrement, je risquais trop tirer sur mes mains et me transformer en purée plus vite, deuxièmement, m’accrocher à quoi ? Les poutres étaient rivées sur une charpente métallique !

Dans la merde ! J’étais dans la merde. Une mouise aussi profonde que le précipice qui me narguait par en-dessous, une mouise aussi incongrue par sa situation, que celle sans doute, qui m’y avait amené.

De toute façon rien ne m’avait jamais prédisposé à vivre des choses simples. Mon tempérament colérique et instable m’avait toujours apporté des ennuis. Plutôt que réfléchir et s’aviser de ce qui était la meilleure réaction à adopter, uppercut, coup droit et bastos était mon premier réflexe. D’abord on cogne ensuite on discute. Le souci c’est souvent que pour discuter avec quelqu’un qu’on vient de cogner, on se heurte à un mur. Surtout si le gars en question à des potes malfamés, louches…et un chien fou dans sa bande.

Bref, me voilà raide comme une saucisse sèche qui joue l’équilibriste dans un fumoir au plafond de cent mètres, et pas l’ombre d’un imbécile avec une échelle assez haute pour me faire la courte !

Je n’ai pas particulièrement fait de grandes choses dans ma vie, ni même de très graves d’ailleurs. Et quand on fait le constat on est toujours bien incapable de savoir la mort qu’on mériterait. Pas une mort lente, pour sûr. C’était d’ailleurs ce qui était drôle dans l’histoire, j’allais mourir violemment sans douleur, mais j’aurais eu le temps de m’arracher les mains, les tripes et le cœur une centaine de fois rein qu’à imaginer le temps que ça allait mettre à arriver.

Et si je décollais une main, puis l’autre, pour m’agripper quelque part et essayer de remonter ?

Peine perdu. Vu le temps et le mal que mon propre corps avait à les arracher de leur prison, comment allais-je pouvoir tirer assez fort ! A part m’arracher des lambeaux, pleurer ma mère et glisser sur le métal avec des mains à vif, gluantes de sang, les muscles atrophiés par la tension de mon corps, plus de force dans mes bras…

D’ailleurs, les larmes commençaient à me monter.

Putain de vie de merde !

A tomber sur des tarés qui vous ramenaient à devoir, une bonne fois pour toute, reconsidérer les ajustements qu’on aurait dû enclencher pour ne pas systématiquement bastonner le premier des glands qui vient vous pomper l’air !

Mes larmes pleuraient mon corps et mon âme meurtrie par autant de questions évitables avec seulement un millième de volonté éclairé.

Putain, si je m’en sors je jure de remédier à tout ça !

OK. Je me reprends.

J’ai deux solutions simples : attendre comme un gros con de finir en pâtée ou tenter l’impossible quitte à tomber. L’un dans l’autre la chute est la même, c’est la façon de voir sa chute qui change.

Je prends une grande inspiration, je bloque, et j’expulse lentement pendant que je tiiiiiiiiiiiiiiire…AAAAAAAAAH…sur, ma……main.

Rien à faire. Non.

Je recommence…….Gnnnnnnnnnnnniiiiiiiiiiiiiiiii…HI ! Aaaaaar…c’est épuisant et douloureux.

Epuisant et douloureux. Douloureux et épuisant.

Je…….je ne sais pas l’heure qu’il est. D’ailleurs qu’est-ce que ça peut bien foutre !

Je ne sais plus…..depuis combien de temps je suis là.

Le temps……..c’est maintenant qu’il a de l’importance, pendant qu’il s’écoule et que rien ne change. Pendant…………que j’apprends à mourir, lui, il continu de se dérouler….il continu de vivre et me faire vivre mon calvaire, sans d’autre objectif que de rythmer les pas de ceux qui lui accordent une importance que lui-même ne sait peut-être pas avoir. Non. Le temps ne sait peut-être même pas qu’il existe. C’est une notion de repère pour nous, car nous lui avons donné des échelons et un rythme, mais lui…..que sait-il de tout ça ? Que sait-il de ce qui m’attend au pied de la falaise ? Que sait-il de ce que je mérite ou pas ? De l’épreuve que j’endure ? De cette vie de con, et du fait que je suis en train de faire le vide ?

Je n’en sais rien. Mais je sens mes mains prêtes à me rendre ma liberté. Je les sens perdre de l’adhérence avec la poutre, la colle, ma peau….avec le concret des choses, de la matière.

Je vais fermer les yeux. Il n’y a rien à voir qui puisse me rassurer, le vide, les falaises, les rochers, la rivière…les oiseaux, le ciel, les nuages…

Ca y est, je sais exactement ce qui va m’arriver, et pourquoi ça m’arrive….tout est clair, limpide….

…..je vais lentement glisser dans un nuage de brume qui commence à se former entre les falaise, planer doucement dans l’azur ajouré par les nefs de cotons, et je vais parcourir le monde et la lumière, à la recherche des solutions, que je sais pouvoir trouver.

Je vais lâcher prise. Parce que ma véritable prison n’est pas celle qui m’a conduite ici ; pas celle qui me maintient ici ; mais celle qui m’a toujours empêché d’aller ailleurs ; d’être meilleur et moins triste ; de moins souffrir et moins me torturer ; de devenir celui que j’ai toujours rêvé d’être…

 

Il y a une loi qui existe pour ceux qui ne croient pas au pire ; pour ceux qui veulent connaitre le meilleur ; pour ceux qui ont envie de faire le choix du risque….c’est la loi du lâcher prise.

 

Si d’aventure, ils vous arrivaient de vous retrouver coincé, accroché à cent mètres au-dessus du vide, sans la moindre solution…lâchez prise. Vous envisagerez le meilleur et pourrez vivre à nouveau. Le pire n’est jamais à venir si on sait faire la différence.

©Necromongers

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