Une histoire d’horreur

Perdre à jamais les illusions d’une idée commencée, courir avec fortes convictions vers les sondes entamées… se jeter avec les mots sur un cadavre forcené, nourrir son corps à jamais…

L’erreur n’était plus humaine, depuis longtemps déjà le fumier chargé des corps entassés avait fait s’exprimer leurs dépouilles. Un jus fielleux dégoulinait des montagnes de morts amassés tel un charnier à ciel ouvert. Un nid de fagots sauce naguère. Une éternité que nous marchions sans respirer, que nous avancions sans penser, que nous boitions à chercher. D’hôpitaux abandonnés en centre commerciaux ravagés, de morgues capitonnées en cimetières décimés, rien de vivant à se mettre sous la dent.

Mais il était là, tel un sauveur, debout de toute sa hauteur sur la cime des cadavres macérant leur putréfaction. Debout et bien vivant, une arme à la main. Nous étions des centaines à nous rassembler autour de ce mont d’humains, surplombé par l’un d’eux, encore haletant. Nous avions faim, tellement faim…

La sueur coulait sur son front, de grosses gouttes luisantes et fraiches, une fontaine de jouvence à portée de membre. Lentement, sans grande précision mais avec détermination, nous entamions l’ascension de la colline de la mort, pour un dernier repas vivant. Certains s’y désarticulaient, n’ayant plus de muscles tenant leurs bras, et retombaient en glissant, provoquant  une cascade de corps se démembrant les uns les autres. Certains étaient la cible des balles provenant de l’arme de l’humain, tirées quelquefois presque à bout portant. Des membres volaient, des têtes explosaient, nos corps s’éparpillaient. Certains glissaient simplement par manque de prise, ou même, à cause du liquide visqueux qui s’échappait en bouillie provoqué par l’écrasement simultané de la horde de zombies que nous étions, à oser profaner la montagne du dernier messie des vivants.

Tous unis pour la mort de la vie, nous escaladions sans faillir la montagne funeste, pour atteindre le dernier de leurs restes. Les pertes n’avaient pas d’importance, nous étions trop nombreux pour capituler. L’ascension se poursuivait avec fracas, comme une fourmilière avide de sang, une marabounta folle de vie. Les derniers instants de l’homme semblaient irrévocables, même avec l’ardeur qu’il mettait à nous éliminer, nous étions toujours trop nombreux…

Nous avions faim, tellement faim…

Il était proche de la fin, tellement proche…

Après avoir usé toutes ses cartouches la pluie de coups de pieds fut de rigueur. Peur d’être mordu, de devenir à son tour un mort boitant, il trimait farouchement pour nous faire dévaler de son trône… mais les rois ne sont là que pour un temps, vivant comme nous autres, au crochet de la vie. La cession des pouvoirs, la succession des devoirs, ceux parachevés par l’ironie qui fait la vie, la mort qui nous sublime. Nous, le peuple des morts, nous nourrissant de la vie, allions désincarner le dernier des rois vivants.

Nous étions maintenant des milliers à nous être passé le message d’un vivant à désacraliser. L’invasion prenait la démesure de son sens, la mesure de son verdict.

Les rampants qu’il arrivait à repousser du pied, et qui venaient faire dévaler ceux montant derrière, tentaient de s’accrocher à tout ce qui dépassait. Le mal n’était bientôt plus qu’une question de minutes. Difficile d’être à la fois devant et derrière, sans compter l’équilibre précaire qu’il fallait gérer sur une masse de morts suants un liquide saumâtre et glissant. Mais les morts-vivants ne cessaient de monter, tomber, remonter encore et encore… comme une chaine sans faim.

L’humain se battait et se débattait comme un lion, pour tenter de sauver ce qui lui restait de vie. Vociférant quelquefois à l’agonie des hurlements qui s’étiolaient dans l’oubli… il était seul à se battre contre la mort, sur sa colline d’âmes démembrées, oubliées par le temps, décomposées par leurs eaux intérieures, les liquéfiant peu à peu. Son énergie n’était pas inépuisable, ses réflexes non plus. Et même la crosse de son arme commençait à riper sur les crânes qu’il tentait d’éclater, huilée par les déjections cérébrales. Son temps était compté tandis que le leur serait conté… il le savait. Quelle ironie d’être le dernier, le dernier des vivants presque mort, le dernier des vivants bientôt mort, le dernier des morts qui était encore vivant.

Les monstres nécrophages s’amassaient de plus en plus au sommet de son ventre, au sonnet de son antre… il avait abandonné l’idée de se défendre et de lutter, abandonné l’idée qu’il y arriverait, seul, comme un dément.

Perdre à jamais les illusions d’une idée commencée, courir avec fortes convictions vers les sources enflammées… se jeter avec les mots sur un cadavre forcené, nourrir son sort à jamais…

La vie, comme une histoire d’horreur, la mort comme une histoire d’honneur…

©Necromongers

 

World-War-Z-la-critique_article_landscape_pm_v8

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s