Les Chroniques Sylkiennes: 6-Le rodeur

6-Le Rodeur

 

Je regardai l’homme à la combinaison argentée s’éloigner. Je ne comprenais pas bien ce qu’il venait de se passer, ni ce que j’avais fait. Non, ce n’était pas moi, c’était l’autre… mon résidant, mon hôte ! Je ne contrôlais rien, à peine mes pensées. Mes membres étaient paralysés, et je le regardais partir, me laissant là sans m’avoir tué, alors que moi… j’avais essayé. Mais ce n’était pas moi, non, ce n’était pas moi qui contrôlais et usais de mon corps. Moi, Ulrich Ouran, humain résistant jusqu’au bout, jusqu’au bout de cette pièce meurtrière confinée dont s’étaient servis mes assaillants, les Sylks.

Ils ne tentaient pas de nous exterminer comme certains peuples, comme les Hurleurs, comme les Rodeurs, comme les Nomades du ciel ou les Amphibiens. Tous ces peuples, trop proches de la nature et de l’instinct bestial indomptable. L’humain était plus faible, plus manipulable, plus facile à maitriser… son instinct tenait dans un mouchoir de poche ! Cela faisait longtemps que nous n’avions plus rien des animaux, et c’était là notre faiblesse. Le temps n’était plus à prier, mais à souffrir, en silence. Les prophéties circulaient, les sauveurs avaient leurs noms, dans chaque peuple… mais nous, non. Les proportionnellement nombreux de la planète étaient en sous effectifs ! Les asservisseurs rois de la Terre étaient supplantés, déjoués, éradiqués, dénaturés, désacralisés, décimés, démunis… et désunis !

Je suis Ulrich Ouran, fils de Victor Ouran et Lybiche Dorkan, du peuple des humains de la Terre, qui sont assez fous pour croire qu’il puisse y en avoir ailleurs avec un nom pareil ! Assez fou pour avoir encore une partie de sa raison emprisonnée dans un corps sans pouvoir l’utiliser de façon consciente… de quoi devenir schizophrène ! C’était là l’atout et la faiblesse principale des Sylks, le contrôle de l’esprit n’était pas leur fort, mais leur esprit plus fort que le nôtre pouvait posséder sans difficulté notre corps malgré nous.

Mon bras n’avait même pas la force de tendre ma main en avant, comme pour tenter de demander une aide invisible, d’atteindre et de toucher presque par la pensée cet étranger qui disparaissait peu à peu. Je ne pouvais que le toucher du regard. Comme un messie, une illusion, un artefact ou un hologramme… une vision pécheresse qui dénotait de ce monde et qui s’évaporait dans les morsures de l’aube…

Sa silhouette était devenue tellement petite qu’une fleur dont je ne connaissais pas le nom finissait de la cacher. C’était comme cet article que j’avais lu il y a bien longtemps, qui disait qu’environ 86% des espèces de plantes sur Terre n’avaient pas été découvertes et répertoriées, et qu’au rythme effréné des dérèglements climatiques provoqués par nos nobles représentants… nous ne risquerions jamais de les connaitre. Cette fleur blanche, qui donnait le meilleur d’elle-même dès les premières lueurs du jour, scintillante de rosée dans un rayon de lumière qui transperçait les épais feuillages boisés, comme une apparition pleine de larmes, désolée de mon sort. Cette fleur qui… qui… qui dans un flop discret disparut avalée par la terre ! Quelques pétales, surpris par la vitesse où leur tige avait été engloutie, retombaient en silence sur le sol humide… la fleur mangée par la terre ? Bon sang ! Il ne manquait plus que ça, un Rodeur ! Et moi qui étais bêtement paralysé à attendre que ça passe ! Il fallait que j’arrête de penser… oui il fallait que j’arrête de penser. Ces bestioles étaient végétariennes mais elles nourrissaient aussi leur force de la pensée des créatures qu’elles rencontraient. Elles vous vidaient de votre âme comme une outre percée. Il ne me restait plus que ça pour exister ! Ne pas paniquer… faire le vide, arrêter de divaguer, m’en remettre au néant, vite… faire le vide… faire le vide… faire le… faire…

« Il n’est pas utile de te cacher à toi-même l’humain ! Tu n’es pas un Sylks et tu n’en seras jamais un !

‒ Mais…je ne suis plus rien… que dois-je faire ?

‒ Il n’y a rien à faire que tu ne saches déjà, survivre, faire vivre ton âme est la solution. N’aie crainte, tu ne m’intéresses pas, je ne me nourris que des âmes entières. Les Sylks ont ce pesant d’ombre qui n’apporte que des dégénérescences, ils n’ont pas d’âme, seulement la conviction inébranlable et sacrificielle des parasites… ils ne vivent que par les autres pour survivre en milieu hostile, l’adaptation fait faire des sacrifices.

  ‒ Mon sacrifice est permanent, ma survie en sursis, mon âme en perdition… je n’ai plus rien d’humain, même plus la raison puisque je ne peux mettre en œuvre ses conditions… je ne suis plus vraiment vivant.

‒ Cesse de te lamenter Ulrich, ton temps viendra… le temps viendra où tu auras ta raison pour un peuple… nous le savons ! »

Dans un grondement de terre le Rodeur s’éclipsa. Le temps viendra où tu auras ta raison pour un peuple… que voulait-il dire ? Je ne comprenais pas, je ne voyais pas comment ma condition pourrait changer, tant que j’étais prisonnier d’un Sylks.

L’étranger avait disparu. Lentement, je sentais le fourmillement de mes membres retrouver leur sensation. D’abord mes doigts, dont je pouvais plier les articulations, puis mes jambes moins lourdes, mes bras désankylosés que je sentais remuer… je pouvais à nouveau bouger. Il me fallut quelques minutes de plus pour arriver à me lever complètement. Je restai là, debout, à sentir un corps qui n’était plus le mien, ma raison pour moi-même, mon corps pour l’autre. On ne m’avait jamais dit du bien de ces Rodeurs, mais je ne pouvais pas en dire de mal à ce jour. Je ne pouvais décemment pas dire du mal de grand-chose, tant que le mal lui-même était en moi pour écrire son histoire sans mon accord. Moi, Ulrich Ouran, j’étais un prisonnier libre de déambuler, un humain d’un autre temps qui luttait avec sa raison pour contredire son corps contre son hôte… une maladie ambulante… un zombie !

Sans que j’y puisse faire quelque chose, je tournai les talons et commençai à marcher…

(à suivre…)

©Necromongers

9901_10152800332640538_1196378930_n

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s