L’homme des sables mouvants (partie 2)

6h30. Coup de paume sur le réveil.

Lever. Petit déjeuner. Longue tirade de réflexion sur les projections de son subconscient. Douche. Départ au travail.

         Marche embrumée jusqu’au métro. Descente aux enfers par un puits sombre. Déambulation désincarnée au milieu des autres animaux de la basse, courent  en tous sens.

         10h30. Il devait aller donner à manger à la photocopieuse. Des houles de pages défilaient en arabesque dans un grain d’encre format A4. Comme un lointain murmure au ralenti, il se prit à reconnaitre en fond sa collègue d’hier. Même heure, même endroit, même discours.

« ‒ Tu n’as pas l’air plus ici aujourd’hui qu’hier ?

         Long silence ponctué par les ziiiiiiiiiiiiiiiiiii-clic ! des feuilles qui sortaient de la machine à fabriquer de la viande blanche en papier.

‒ HEY ! Je te cause ! Tu M’ENTENDS ?

Ziiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii-clic ! Ziiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii-clic !……………………………………

‒ Faut te faire soigner ! T’es vraiment atteint toi ! »

         Il l’entendait encore geindre et glousser dans son dos, comme un canard qui battait des ailes dans un ciel orageux, en agitant du bec son cri de ralliement aux évènements.

         12h30. Pause déjeuner. Il se sentait fatigué, il fallait qu’il sache. Sandwich avalé. Position ergonomique pour la concentration d’une micro sieste révélatrice enclenchée. Un vrai coup de bâton le saisit instantanément…

// Le puits de lumière charriait toujours ses hordes d’animaux, qui disparaissaient entre les buildings sans fond. Le vent vomissait en rafale son air sec et piquant. Cette fois-ci son corps lui répondit, il put se redresser pour s’asseoir et sentir les effluves du gros temps. Il se retourna mais il n’était déjà plus au même endroit. Une lande luxuriante s’étalait sans fin dans le ciel, au-dessus de sa tête. Lui, assis sur une étendue nuageuse, contemplait la scène incongrue. L’effet d’avoir la tête à l’envers lui donna l’impression de légèrement flotter dans le vide. Entre ses deux mondes, passaient en silence des nuées de feuilles imprimées par centaines, qui finissaient de glisser derrière les nuages. Curieux, il en saisit une à la volée. Elle explosa en une myriade de gouttelettes noires qui vinrent tâcher les cieux d’en bas. Par imitation, toutes les autres disparurent en même temps, crachant leur venin tel une cartouche d’imprimante qui sulfaterait ses pieds sur ciel à capot ouvert. L’effet fut immédiat, le voile brumeux du ciel d’en bas se noya dans une marée de mazout RANXEROX BLACK, et il commença à s’engluer comme un oiseau pris au piège, s’enfonçant lentement dans un sable moulant baveux… //

 

         Une pile de documents fit fracas sur son bureau à l’atterrissage. Affalé sur son siège, les chaussures croisées sur son armoire à dossier, il ouvrit les mirettes sur son patron à la fois perplexe et agacé.

« ‒ Vous savez sans doute pourquoi je vous paye Monsieur Mongers ?

‒ Hein ? OUI… mais là c’est la pause déjeuner, je ne crois pas avoir à me justifier ! Vous voulez quelqu’un en forme et d’efficace pour bosser ? Laissez-moi gérer mon sommeil !

‒ La pause déjeuner est passée d’une bonne heure ! Je ne vous paye pas à traquer les rêves ! Vous me ferez tout ça pour demain 17h, sans faute !

‒ La pause déjeuner ? Passée d’une heure ? Quoi ? Demain ? Toute cette pile ? Non mais… désolé mais… je rêve là ? »

         La décomposition du visage du boss, derrière lequel sa collègue passait en silence et au ralenti, un sourire angélique provocateur ne laissant pas de doute sur ses activités zélées de preneuse de tête officielle, ne sustentait pas d’échappatoire à propos du paquet livré sur table. Ce serait sa secrète photo-conne-pieuse à encre indélébile. Tout ça le dépassait d’une longueur sans égale. Cette petite vie sans dénouement devait avoir une explication. C’est dans les rêves qu’il la trouverait, qu’il accèderait à des réponses, parce qu’ici… tout n’était rien qui soit vraiment d’une autre intention que la supercherie d’existence. Cette vie à ne rien gagner d’autre que de l’argent pour couler une entreprise pleine de gens sans lendemains.

         Il tria, rangea, classa, commença à dégrossir le tas devant lui, pour partir à l’heure, avaler son parcours multi jets dans la cave des con-dansés de la multinationale existentielle, rejoindre son ordinaire réplique du quotidien cadencé, et vite filer au lit pour rêver et vivre un peu.

         Il tomba comme une plume se laisse surprendre par les chemins dérobés de l’attraction. 

// Son corps et ses capacités étaient à nouveau là. Le désert, encore. Le soleil, toujours. La chaleur, ultime. La sueur, couleur de peau. Il tomba nez à nez avec un bédouin du savoir qui promenait sa taupe en laisse.

«  Je suis surement perdu, vous pourriez m’indiquer une sortie s’il vous plait ?

Le meilleur des indices est toujours celui qu’on cherche mais qui reste invisible à l’âme ! répondit la taupe.

Vous promenez votre bédouin ?

Ce n’est pas la bonne question.

Ah… euh… attendez, euh… je vais trouver un truc plus intéressant, un sujet passe-partout qui mène à des réponses clefs.

Ce n’est pas la bonne méthode.

Bon. Y’a un piège ?

Il y a toujours un piège.

BIG BROTHER ? Vous êtes Big Brother ?

Je suis ce que vous n’êtes pas.

Ah ouais… c’est un peu facile ça, non ?

Il y a toujours plus difficile que sa propre notion du facile.

BIG MOTHER ?… non, bon, c’était à tout hasard… j’ai déjà oublié ce que je cherchais à vrai dire.

La sortie.

Ouiiiii ! C’est ça ! Putain vous suivez vous ! On l’a fait pas à la taupe du bédouin hein ?

Je vous rappelle que vous n’avez pas toute la nuit.

Non. J’en conviens. Mais parler avec une taupe me fait du bien. Ça me change des photocopieuses et des connasses de bureau !

Vous grillez là… vous grillez.

Comment ça ? C’est une nouvelle expression ?

L’objectif est que vous passiez au vert pour sortir. A l’orange vous ne changez rien, au rouge vous vous mettez en danger.

Vous savez… les histoires de vie sont comme le vent, une bourrasque qui chamboule tout et qu’il faut sans cesse reconstruire… dans le désert où ailleurs il faut toujours survivre.

Voilà des paroles pleines de sens. Vous retrouverez votre chemin, j’en suis sûre ! »

 

      Sans plus mot dire, la taupe tira le bédouin et ils poursuivirent leur route. //

 

(à suivre…)

©Necromongers

 

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