Tel est con qui croyait prendre…

Nouvelle parue auparavant dans les short-stories etc… de La matière Noire (http://lamatierenoire.net/), magasine maintenant disparu.

 

 

Il n’y a pas lieu de s’inquiéter, s’était-il dit.
Pour autant qu’il en comprenne le sens, il ne le pensait pas. Et s’il se rassurait tout seul, il s’inquiétait tout de même.
Alors ! Pourquoi penser telle chose si d’un lieu comme un autre l’inquiétude le gagnait ? Qu’avait-il à perdre de s’inquiéter de penser qu’il ne devait justement pas ? Ou même à gagner tiens, tant qu’on y est ! Et pourquoi je vous prie ? Pourquoi se torturer d’un allant si frénétique à l’angoisse s’il n’y trouvait pas matière à l’être ?
C’était un idiot. Un idiot congénital de naissance… oui, un truc aussi bête que ça. Lui ne le savait pas. Les autres ne lui en parlaient pas. Tout était bien comme ça. Enfin c’était vite dit, vous comprenez bien qu’une question se posait de visu, pourquoi… mais pourquoi donc était-il si con ?
C’était un congénital m’avait-on dit. Moi, j’avais de suite compris : con génital… oui, ça collait après tout ! Génitalement con était la bonne vision de l’animal urbain qu’il était.
C’était un con d’urbaniste. Un con de génie qui n’y entendait en rien d’autre qu’au développement des habitats pour les masses populaires. Il avait ce pesant de gêne suffisant, pour colmater les espaces insuffisants à vivre d’une manière économiquement abusive. Et il ne se gênait pas pour entasser avec talent les convives en attente de logements.
C’était un salaud notoire. Sans aucune pitié quelconque. Un de ces surdoués de la connerie humaine, de la logistique du génie mental et architectural. Un idiot qui avait fait fortune sur ses acquis, ses connaissances accrues du reclassement des zones sans cible, si blé il y avait c’était tant mieux… bref, il était notoire qu’il bâtissait pour raison d’état sans état de raison.
Tout fraîchement diplômé d’ingénierie en connerie de masse, promenant sa carcasse joufflue dans un couloir entre les bureaux, c’est là que nous nous sommes croisés. Il venait soutenir un projet pour bâtir en nombre des immeubles à la va-vite, je venais à la va-vite déconstruire en nombre les immeubles qui pullulaient tels des favelas moderne. Il me nargua du regard avec sa valisette de PDG en croco, suant comme un corps délesté de climatisation interne, à moins que ce ne soit son état naturel de carnassier pressé sur le qui-vive.
J’attendais patiemment assis sur un fauteuil du couloir, il faisait les cents pas en égouttant ses pores. Il n’avait pas l’air tranquille pour un diplômé d’état, pour un « remanieur » d’espace proscrit qui apprend à dilater les zones franches de vies, comme on fait d’un F1 un F4 pain de mie. On étire l’espace en quelques étages, on saupoudre les cloisons de vide contreplaqué, et on embellit la façade pour mieux faire style joie des yeux joie des lieux… ça fait passer la levure à gonfler pour du concret.
Je crois bien que c’était un porc en plus d’être un con.
La porte de notre débat, de nos ébats de voix, de notre auge à batifoler, s’ouvrait à l’instant. Il enfila plus vite que moi le pas qui conduisait à l’intérieur du bureau, normal il n’attendait que ça depuis qu’il trépignait de ses eaux devant son bouge. Sa valise en croco cogna l’encadrement de la porte et s’ouvrit au moment où j’en passais la limite. Plusieurs dossiers de couleurs s’étalèrent à mes pieds, des plans, des manuscrits, des papiers tamponnés par des huiles grasses, toute une palette de paperasserie dont certaines se coincèrent sous mes chaussures. Son visage écarlate et boursouflé de bêtise hautaine me fusilla comme une baudruche. Il passa près d’exploser à mon sourire sarcastique qui appuyait mes pieds sur les feuilles à terre.
Le débat se déroulait comme prévu. Lui avec ses projets de vies en cage, de porcherie rangée, pour augmenter la surface de surpopulation boueuse, moi avec mes idées d’idéaliste pour étayer l’espace d’une zone de paix herbeuse. Il déployait, à grands coups d’envolées de documents, une quantité astronomique de chiffres et de quotas complaisants pour les éleveurs de porcs. Sa main moite graissait les papiers comme l’huile dans une poêle, et ses gros doigts boudinés tissaient habilement les feuillets d’une sécrétion animale d’encre urbaine. Il ne me restait plus qu’à vomir des phrases tapageuses végétariennes, qui cireraient les pompes démagogiques d’un omnivore perdu de vue au point mort de sa pensée carcérale… l’idéalisme était une foutue merde face aux chiffres de la mort et au fric !
Je me demandais toujours pourquoi on m’avait mandaté, choisi pour aller au front des incivilités humanoïdes. Comme un Klaatu sans son Gort, j’usais et m’épuisais souvent avec de beaux discours pour expliquer la vie à ceux qui tentaient de nous faire mourir, mais c’était aussi passer son temps avec des cons qui la vilipendait, et des fois avec des gros qui suaient. Peut-être parce que l’humanoïde c’était moi, à crier mon humeur massacrante et sincère, mes contre théories révolutionnaires, mon besoin de ne pas accepter le système de masse, mon antipathie naturelle pour les éleveurs de cons… bref, mon franc-parler devait surement jouer un peu pour ma mort et celle des autres, à peine plus que ma bouteille de rhum m’en susurrait les aveux.
C’est seulement quand l’épisode critique des ragots dialectiques eut atteint son seuil de comparaison, que le négociateur porcin nous acquitta de nos droits de présence porchère, nous montrant la sortie. Et c’est seulement dans le couloir que nous échangeâmes un véritable regard. Un regard qui en disait long sur l’état de pesanteur mentale de l’animal omnivore : une scierie à ciel ouvert avec vue sur l’amer…
Sur ce coup-là, je pensais bien avoir foiré. Mes belles paroles de beatnik sur le tard, rongé par la con-science collective et le droit à « l’humanité humaine » comme j’aimais appeler ça, allaient manger du parpaing cellulaire plutôt que du pissenlit par la racine… la mort du 21ème siècle. On avait beau nous servir des manges-plats écolos par dizaine de milliers de brouettes au niveau mondial ces derniers temps, ça n’enlevait pas un certain goût amer de friture passée au mazout… une espèce de gaz à effet de serre au schiste bio.
Tout le monde croyait en moi, je ne croyais plus en personne… ça s’annonçait compliqué.
Avant de rentrer soutenir mon échec aux associatifs du quartier, je décidai de m’arrêter vite fait au plus haut lieu de rendez-vous des consommateurs de viande humaine du coin, au colporteur des instants pas nés : « au bonimenteur » troquet d’équilibristes conservateurs des anarchistes dépendants. A peine entré je fis signe au patron de loin en m’approchant du bar.
« Qu’est-ce qui t’amène Franck ?
‒ File-moi un Greenpisse Claudius, au point où j’en suis c’est tout ce que je pourrai rendre.
‒ Sale journée ?
‒ Pire que ça Claudius, pire que ça…
‒ Raconte, dit-il en plaquant ses mains sur le bar et en me fixant.
‒ Je viens d’essuyer une plâtrée par un gros pédant d’urbaniste encageur d’humains. Le genre qui sue autant qu’il parle, les chiffres et la malbouffe à la bouche.
‒ Un gros en costard du dimanche et valisette en croco ?
‒ Mouis… fis-je en relevant la tête, tu l’as vu ? »
Claudius me fixa intensément de ses yeux clairs, décolla une main du bar et la faufila sous le comptoir. Il en sortit une hachette qu’il plaqua d’un bruit sourd devant moi.
« Il vient d’entrer y’a 5mn, il ne semblait pas bien, il est aux chiottes… pas de chieur d’encageur de nourriture en batterie chez nous Franck, vas-y, on te couvre ! »
Ses yeux avaient la couleur du sang autant que son cocktail avait le goût d’un végétarien élevé aux farines bio. On le savait tous et on se battait pour ça, l’écologie n’existait pas pour humaniser les gens ou les ouvrir aux chakras de la conscience collective, car le monde des humains était trop vastement empli de cons. « Au bonimenteur » était une couverture pour une plus vaste bataille sociale contre la faim dans la galaxie, une antenne terrienne pour éduquer la viande intelligente à mieux s’alimenter, pour mieux alimenter le reste de la galaxie : « la meilleure bio nourriture des exo planètes » un sacré slogan.
Ma rétine s’injecta d’un feu meurtrier au contact des yeux de Claudius, il me passait la faim. J’empoignai la hache et me dirigeai vers les toilettes… un gros connard d’urbaniste pour mal lotis laissé pour mort c’était toujours un souci de moins pour la faim dans la galaxie… une nourriture saine et un empêcheur de bâtir en masse en moins. Et puis j’allais pouvoir rassurer tous les gens du quartier qui croyaient en moi sur la déroute d’un mal logement capitaliste. Ça me rendait tout à coup assez heureux de colporter la bonne nouvelle… et de voir toute cette nourriture heureuse de son sort… c’est important que la nourriture ne soit pas stressée, elle est bien plus saine à savourer.
J’abattis ce porc comme un idiot congénital de naissance… oui, un truc aussi bête que ça.
©Necromongers

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4 réflexions au sujet de « Tel est con qui croyait prendre… »

  1. expéditif , mais tuer le porc ne fait pas toujours de beaux pâtés de maisons, souvent tourne en eau de boudin ,
    texte fort et dont j’apprécie l’écriture quoique un peu répétitive ,
    Ingénieur en bât j’en ai rencontré de ces mecs pour qui le béton est de l’or en parpaing et le mètre carré doit tourner rond dans le portefeuille !!

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