Jusqu’à plus soif

Nouvelle parue initialement dans le mag numérique les Short-Stories Etc… de (http://lamatierenoire.net/), mag aujourd’hui disparu…

 

Je n’ai pas retenu le nom. Non, je n’ai pas retenu le nom du gars. Je n’ai pas vraiment eu le temps faut dire. Et puis retenir le nom de quelqu’un qu’on n’a pas eu vraiment le temps de connaitre, ce serait une coïncidence amusante. Je ne le connais pas vraiment moi ce gars. Je n’ai eu qu’un bref aperçu de lui-même, un bref aperçu tout court…faut dire. Son visage je ne le connaissais pas avant, mais je ne l’ai pas vu assez longtemps pour m’en souvenir. C’est qu’il a fait vite le bougre. Je ne peux rien en dire d’ailleurs, je n’ai pas d’avis sur le personnage. Que voulez-vous que j’y fasse ? J’aurais pu avoir le temps de m’entretenir avec lui, un peu. Mais visiblement il était pressé. J’aurais pu apprendre à le connaitre, mais je crois qu’il n’avait pas envie, pas le temps, pas que ça à penser, bref, il a comment dire…précipité les choses. Et moi-même je n’étais pas dans le ton. Je n’ai pas eu la présence d’esprit de l’interrompre. C’était assez furtif il faut dire.
J’avais peine à reprendre haleine après avoir craché toutes mes tripes dans la ruelle à côté du pub. De toute évidence, j’avais quelque peu abusé de la boisson. Courbé en deux, mon corps en appui grâce à la main plaquée au mur qui le tenait en équilibre précaire. A vomir mes abus, comme un repenti qui prend conscience d’une partie de sa vie, qui s’arrête, prend appui et se libère des péchés qu’il a commis. Mon ventre me faisait mal, autant que ma gorge à rendre de la bile. Le film de la soirée passait en boucle dans ma tête, avec quelques vagues et brumeuses hésitations sur le fondement des choses, les réponses aux questions des possibles confrontations.
J’étais arrivé tôt à l’ouverture. A vrai dire, j’ai même attendu devant la porte qu’elle se décadenasse. Le premier client…j’étais le premier client à commander ma rétribution au système social, le premier à rembourser le trop plein d’une vie chargée d’impayés en plus-value.
Quand le deuxième client est arrivé pour renflouer les caisses, j’en étais déjà à mon 5ème don républicain. J’étais prêt à payer très cher, à rembourser ma dette au complet, dussé-je être obligé d’assister à la fermeture de la banque sociale des emprunteurs par intérêt pour y parvenir. Je n’ai pas pu m’empêcher de contribuer avec lui, à l’exaltation de l’émancipation patriotique qui nous exacerbait tous. Le renflouement de la dette. Et la dette est importante, croyez-moi ! Au fur et à mesure de l’arrivée des nombreux actionnaires, j’ai eu la vague impression d’avoir épongé une partie du problème, avec beaucoup d’enthousiasme. Si bien que je m’étais déjà fait beaucoup d’amis, en plus des connaissances donatrices que je pratiquais déjà.
La vie n’a vraiment de sens que quand on la confronte. Avec celle des autres, avec ce qui nous lie aux autres, avec une certaine sagesse syndicaliste…la dette sinon rien ! Tant et si bien que la dette s’est accumulée…surtout pour mon quota prépayé ! J’avais déjà pris des stocks options sur mes récupérations depuis plus longtemps que la simple ouverture de l’établissement. Que du CDD…mais à long terme ! Mais enfin, en bon citoyen, je n’avais pas les moyens de renflouer sans emprunter, donc, j’avais une ardoise.
Ce n’est pas parce que j’étais socialement reconnu comme un contribuable fiable de l’établissement que j’avais connaissance de tous ses créanciers. Mais ma soif de justice et de connaissance était telle que je ne pouvais m’empêcher de me mêler aux nombreux donateurs de la soirée. Avec une certaine délicatesse du verbiage, faisant valser en titubant, la plupart du temps, le contenu de ma rétribution sur les occupants du pub, j’avais acquis une certaine notoriété. Une notoriété que tout le monde considérait comme une évidence acquise, par un taux de présence remontant jusqu’à la simple ébauche du projet de l’établissement. Donc, plus question d’être un simple pilier, mais une véritable entité représentative de la débauche du système social. En fait, j’étais un des concepteurs du projet d’origine, et j’avais encore des parts. Des parts que je dépensais uniquement en ardoise, et que j’avais l’honnêteté de déclarer publiquement.
Ma présence dans les lieux n’était plus à justifier, à prouver par son excès…je m’en croyais le propriétaire spirituel. Un concept devenu quelque peu désuet de nos jours. Mais enfin, ma joie participative à l’ensemble de la procédure s’était pérennisée dans le temps. Mon apport spécifique, caractérisé par la libre évocation du don de soi par la contribution économique au projet, avait sans doute, au-delà de populariser l’endroit par ma simple présence, ajouté au constat évident des impayés de l’état au niveau du système social, une liberté autorisée de l’âme dans ses dénouements les plus restrictifs. C’est justement le problème, on ne sait jamais qui on rencontre vraiment dans ce genre de lieu. C’est un tout venant où les gens semblent heureux de participer à l’amélioration d’une justice civique, autant qu’à éponger une morale déconvenue, tout droit issue des excès débordants de la vie. Les gens viennent liquider leur espoir dans un spasme de partage, tronqué par les visions d’une théorie brumeuse, que l’alcool parsème de son illusion pratique. Et, croyez-moi, je sais de quoi je parle.
De table en table, de verre en verre, j’ai dû oublier pourquoi j’étais venu, et ma compagnie commençait à trouver l’écho d’un symptôme récurent chez l’être humain, la patience. Celle-ci engendrant du même coup un symptôme directement lié au premier, la politesse. Et en cela, il était aussi clair que les gens ne savaient plus, non plus, pourquoi j’étais là. De verre en verre, de table en table, d’un bout à l’autre du pub, je n’étais plus en capacité d’assurer une conversation normale, de marcher normalement, de boire sans renverser. Tout autant que ma bière sortait régulièrement de son contenant, je déversais des flots de paroles que, pour ainsi dire, je jetais littéralement au hasard des visages qui croisaient le mien. Commençant une phrase ici, la ponctuant plus loin, pour tenter de la terminer par là…phrases d’ailleurs, qui devenaient aussi approximative que ma capacité à garder la majeure partie du contenu de mon verre à l’intérieur de celui-ci.
Tout cela aurait pu continuer encore un temps si, par mégarde, ma cheville ne s’était prise dans le pied d’un tabouret. Un croche patte qui scella une partie de mes tergiversations mentales, par un effet d’une symétrie remarquable, visant à projeter dans un alignement parfait le contenu de mon verre fraichement remis à niveau, sur les clients accoudés le long du bar. Et dans un cri de rage décomplexé, à la finesse d’un verbe éclairé, je pu de nouveau étirer le contenu de ma phrase d’un bout à l’autre du bar, sur la figure de chacun de ses occupants : « Puuutainnnnnnnn de bordel de meeeeerddddddeuuu de tabouret à la connnnnnnn ! »
Ce petit incident malheureux de rien du tout provoqua néanmoins un émoi général. Avec une volonté presque unanime et sans la moindre concertation, dans un élan spontané de soutien, la petite dizaine d’idiots qui peuplaient mon environnement proche (à peu près de la superficie qu’avait pu atteindre les projections de mon verre dans l’élan) se rua sur moi pour me jeter dehors. Si vite que je n’ai pu me préparer à l’idée de m’y retrouver avec un verre vide…quelle merde !
Quelle histoire ridicule que de vouloir à tout prix endoctriner les gens avec mes théories sans fin ! Il n’y a sans doute que moi qui buvais mes paroles. Tous des abrutis congénitaux, à ne même pas savoir ce qui les avaient amenés dans ce bar. Moi j’y étais bien avant eux, et ma raison était simple, j’en étais le propriétaire spirituel…ce qui s’y disait et s’y passait me regardait, c’était le lien de mes pensées. Croyez-vous seulement qu’ils avaient tous conscience de ce qu’il s’y jouait ? Bah…qu’ils y crèvent !
Malgré la force avec laquelle ils m’avaient expédié à l’extérieur, et les rouler-bouler que j’avais fait, j’avais toujours mon verre bien en main, intact, mais vide. Avachi le long du trottoir, à moitié sur la route, j’étais là, à me demander pourquoi ce verre était vide. Qu’est-ce qui avait pu empêcher qu’il se remplisse, alors que ma tête était pleine. Dans un effort largement haché, découpé par une complexe désynchronisation de tous mes mouvements, je mis un certain temps à me remettre debout…toujours avec ce verre vide à la main. Où bien allais-je pouvoir étancher mes idées ? Il n’y avait pas une minute à perdre. Il fallait se mettre en chemin. Trouver la soif de vie qui épancherait mon savoir. Reprendre l’histoire là où elle s’était arrêtée, pour achever la difficile aventure des trésors cachés de l’âme. Il fallait remplir ce verre. N’importe quelle direction ferait l’affaire…tous les chemins mènent au Rhum. Je finirais bien par tomber sur une source lumineuse, à la devanture alléchante. Une lumière réfléchissante m’invitant au dialogue.
A cette heure de la nuit les rues se ressemblaient toutes. Il me fallait procéder avec logique et pratique pour ne pas trop tourner en rond. Pendant que d’une main je tenais les murs des bâtiments, qui risquaient à tout moment de s’effondrer, je tendais en avant l’autre, le Saint Graal en évidence tel une baguette de sourcier. Ne pas le casser, la source de vie devait rester pleine d’humilité. Enfin, pour l’instant la coupe était vide…ma quête en devenir. Les murs me suivaient, l’impression d’une force plus grande que moi qui m’empêchait de trouver la source lumineuse. A plusieurs reprises je butai sur des obstacles, m’obligeant à chaque fois à danser avec la vie, qui faillit s’échapper de mon étreinte et de ma poigne. Mais ma volonté de ne pas s’en tenir aux possibles échecs avait payé. Les ruelles inconfortables, mal éclairées, et parsemées d’embûches ne me faisaient pas peur. Ma foi dans l’éternelle consistance de cette coupe me montrait le chemin, j’en étais sûr.
A quelques mètres d’un angle de rue, là, devant moi, la luminosité blafarde et hasardeuse des faibles éclairages, laissait deviner un halo rougeâtre clignotant. J’en étais certain, ce n’étais pas le fruit du hasard, ni le mirage d’un désert provoqué par la soif…ça ne pouvait être que le rayonnement d’une source, le câble de l’alimentation qui me manquait, la batterie d’une seconde chance…un miracle…un débit de boisson ! Mes soupçons furent confirmés, quand à l’approche lente et pénible de cette apparition angulaire, je pu entendre le doux frissonnement d’un ensemble de murmures qui se délectaient d’un contenu. Oui, il y avait de la vie, donc…une source d’approvisionnement et de partage revitalisant.
Ce monde de bar dans lequel nous vivions commençait encore à ressembler à mes attentes…les réponses à mes questions pourraient peut-être trouver le chemin de mon âme. Mon corps en tremblait, mes membres ondulaient de plaisir, ma trachée salivait de nouveau à la simple évocation de l’écoulement du fluide divin dans mon corps. Ma nuit n’avait pas eu son compte, mon verre n’avait pas fini sa servitude, et le flot de mes pensées n’aurait pas à dormir sur mes idées, j’allais pouvoir les confronter. Cette chaleur physiologique, plus qu’humaine, m’enguirlanda l’esprit, et mon corps s’emballa. D’une marche pénible et aventureuse dans le brouillard de ma nuit, mes jambes se mirent à tituber d’affolement, sans plus prendre garde aux possibles obstacles. Comme une réponse évidente de mon esprit vers mon corps, inconsciemment, mon allure s’accéléra, alors même que j’avais déjà le plus grand mal à mettre un pied devant l’autre. Qu’importe, je n’étais plus qu’à quelques mètres.
Alors même que j’approchais une fois de plus de la consistance qui donnait vie à mes illuminations, un signe vint éblouir mes convictions. Un flash étourdissant, me sortant de la torpeur de ma nuit, éclaira une fraction de seconde la ruelle. Cette image blafarde qui parcourait ma rétine jusqu’à présent, et qui me guidait vers le lieu sacré de ma rédemption, m’a explosé à la vue, autant qu’elle m’a exposé à une déformation de mon champ de vision qui tâtonnait…dans ma course, je perdis mon rythme et mes pieds se sont pris dans quelque chose qui me poussa à céder à l’équilibre, la perte totale de celui-ci. Si bien que ma main, tenant jusqu’ici les murs pour me guider, ne suffit plus à me maintenir dans la chute. Par réflexe (oui…j’en avais encore) j’écrasais mon autre main, tenant le verre, sur le mur pour échapper au pire. Une explosion supplémentaire survint dans un fracas d’émiettement qui rayonna de milliers d’étoiles rouges…ma main et le visage en sang, étalé sur le flanc, la tête sur un sac poubelle tombé d’un container pour amortir ma chute. Alors que je tentais de me relever avec les dernières forces qui me restaient, j’entendis du coin de la rue : « Regarde ce que je viens de prendre, un sac de vin près d’un sac de merde…surréaliste comme photo ! ». Les fins débris de verres plantés dans ma main me firent atrocement grimacer quand je pris appuis pour me relever. Le sang qui coulait sur mon front et sur mon visage obstruait ma vue. Mon enfer était à quelque pas de la vie, et j’entendis encore : « Bon allez, c’est bien joli tout ça mais je vais fermer moi…TOUT LE MONDE DEHORS…ON FERME ! »
J’ai toujours eu la vision d’un avenir empêché, d’une vie entravée par le questionnement perpétuel des attentes à avoir. J’ai toujours misé sur la dévotion spirituelle, l’attachement sans limite aux idées qui tiraillent. Mais dans l’immédiat, mon verre était vide, dématérialisé en une myriade d’étoiles de verre, et ma quête voué à être reportée, sans nul doute. Cette soudaine agitation m’avait remué les tripes, et je commençais à sentir comme une remontée d’orgueil caractéristique me prendre de l’estomac jusqu’à la gorge. Ma main ensanglantée s’appuya sur le mur, et, dans un spasme douloureux mon corps entrepris de vider le contenu de ses vices sur la flaque de sang qui gisait à mes pieds. Un sac de vin près d’un sac de merde…il a rien compris à la vie celui-là ! Je suis en quête d’une vérité qu’il ne trouvera lui-même jamais, trop occupé à compter la rétribution du rêve qu’il vend sans mesurer son impact. Il ne sait sans doute pas que les réponses se cherchent là où les limites se côtoient. C’est pas grave, il y a des choses pour lesquelles j’ai de la volonté…et dès que possible, je retournerai expliquer à cet idiot que la vie ne ressemble pas à un instantané, qu’il va lui falloir plus qu’une photo pour la comprendre….tiens, je me demande même si sa clientèle est déclarée…

©Necromongers

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