Roland Bachman: Agent Spatio-temporel (S2-E2) « La complainte de Richard »

ROLAND BACHMAN : AGENT SPATIO-TEMPOREL (S2-E2)

 

La complainte de Richard

 

Le temps, cet argument irremplaçable qui jugeait pour nous, l’espace étriqué d’une longueur éternelle, la langueur immatérielle de nos rapides conclusions… si Roland était là il nous dirait pourquoi, comment et combien cela avait son importance.

Lisa traînait et arpentait les rues avec ce Larsen Rupin, de saillies en trottoirs, de cimetières en petites morts, de lits à baldaquins en bordels de luxe, sans autre espoir qu’être envahie par son nouveau magicien. Moi aussi j’étais submergé, par les bières et les chips qui s’amoncelaient sur mon canapé deux places. Marc avait retrouvé sa petite vie de comptable de riches, à défaut de sa maison sous saisie (pour ce qu’il en restait), de beaux souliers cachaient ses pieds bleus.

Déjà deux mois que Roland nous avait laissés avec des souvenirs. Les pizzas, la bière, les chips et le whisky remontaient les miens jusqu’à leur prépuce de mort. Une idée saugrenue se contorsionnait avec difficulté dans le creux de mes envies, une idée amusante aujourd’hui mais follement mortelle auparavant. Je m’ennuyais. Il ne pouvait rien m’arriver de pire que ça… ou alors d’être déçu par l’autre salope de Lisa, mais alors…juste ça !

*

            Tony serrait très fort la gorge de son otage en tenant en joue l’armada de flics devant lui. L’artillerie lourde était de sortie. Un cheptel de condés, gonflés de gilets rembourrés par-dessus leurs chemises estampillées POLICE… du presque déjà vu. Les chasseurs d’un côté, la bête de l’autre tenant sa proie à l’effigie de son bon de sauvetage. Tout le monde transpirait, était à cran sur la sûreté de sa gâchette. Vingt mètres séparaient Tony de la liberté, et une panoplie de Playmobil bien alignée devant l’entrée de service, harnachés comme des Templiers de l’ordre prêts à buter la veuve et son orphelin. Moi je dis qu’il fallait en avoir pour réguler du sang froid dans une ambiance aussi chaude. La balle était dans le camp de qui voulait éviter de tirer le dernier, qui aurait l’air le moins soupçonneux d’avoir fait usage en premier de la légitime défense. Il y a toujours de la folie chez celui qui a une arme à la main, celle de croire que ça rend fort et convainquant.

Pendant toute la durée de nos confrontations mutuelles, et à force de côtoyer certains de ses secrets, Roland m’avait appris deux ou trois techniques pour repérer rapidement les âmes en peine. De même que le fameux claquement de doigts, permettant de se matérialiser instantanément à l’endroit où l’appel de la mort s’annonçait, dont je ne maîtrisais en fait que partiellement la trajectoire désirée. C’est bien pour ça que je m’étais bêtement retrouvé dans les bras de ce Tony, qui me coinçait le cou en face d’une rangée de poulets en batterie prêt à nous exploser à la gueule !

J’arborais fièrement un sourire figé et un peu crispé, les yeux fixés sur la scène amphétaminée des gros bras qui suaient comme des cochons au soleil, j’interpellais mon bourreau.

« ‒ Pourrais-je vous proposer d’appuyer moins fort sur la carotide ? Il me semble que rester vivant vous servirait mieux ! lui lançai-je de façon désinvolte.

‒ Toi tu fermes ta gueule pauv’ con ! me lança-t-il en posant violemment le canon de son flingue sur ma tempe. »

Sans plus de réflexion, il m’apparaissait évident que la condition humaine ne lui servirait qu’à s’échapper, sans aucun remerciement. Un illustre salopard en somme. Moi qui comptait m’amuser un peu j’en avais déjà assez. Il montait en mon intérieur comme un besoin d’en finir, de retrouver intact mes sensations guerrières après tant de sommeil, de laisser une rage forcenée se dégourdir les jambes, de libérer le monstre que je fus pour en abattre un autre.

Mes poings s’armèrent, me blessant les paumes. Je fermai les yeux et fis l’effort d’une concentration ciblée. Cet abruti sans cervelle dans mon dos, onze policiers à vingt mètres devant nous, les canons parés à sanctifier la moindre partie de nos corps. Et comme si cela ne suffisait pas, à n’en pas douter, un bataillon de bleus bites devant la banque préparés à nous aérer la matrice d’une giclée de bastos bénites… AhAhAHAHAH ! Comme au bon vieux temps !

Une lumière froide et blanche envahit doucement ma vision des ténèbres, tandis que mon corps exécutait les balancés-tendus-déchirés-piqués-salto coupés sur un fondu enchaîné frontal à liquéfier n’importe quel pantin de la grande crèche.

*

            Une illumination plus grande encore que ma lumière de l’esprit estompa très vite mes décapitations virtuelles. Lisa m’apparut comme un ange immatériel, immaculée conception à l’aura évanescente. Une apocalypse blanche. Là ! Au beau milieu de la bataille, comme une plume sur la pesanteur du monde. Elle me dévisageait d’un air qui mêlait stupeur et circonspection, avec cette prestance maligne et soutenue dans le regard. Elle avançait vers moi d’un pas ralenti par la décomposition agencée de ses mouvements de croupe fluides, auréolée d’un scintillement maintenant prismatique.

Elle mit un grand coup de pompe dans le canapé.

« Dis ! Quand on sonne à ta porte ça t’écorcherait le cul de t’pointer pour ouvrir grosse feignasse ? »

Je sursautai d’un bond, cherchant des yeux une excuse bidon à ma portée en tentant de m’asseoir normalement, bousculant avec un étrange hébétement des genoux les papiers gras traînant un peu partout sur la table basse.

«  ‒ Je… tiens, t’es là ?… vous êtes là ! fis-je avec dédain en apercevant Larsen derrière elle.

‒ Ouais, effectivement, y’a du monde dans ta garçonnière spongieuse et débordante de simplicité fastidieuse ! Dis, on a besoin de toi là, t’es opérationnel ? Je te mets pas la pression… ou le couteau sous la gorge ?

‒ Oh… si peu… si peu… j’esquissai un sourire complaisant. »

 

©Necromongers

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Une réflexion au sujet de « Roland Bachman: Agent Spatio-temporel (S2-E2) « La complainte de Richard » »

  1. Des mots qui décoiffent et qui décapent, qui râpent et comme j’suis maso, j’en redemande !! Entre onirisme, virtuel, réel, destins éclopés, chassés croisés ! un délice ! BONNET BIEN BAS !! Larsen Rupin sans déc !! extra !!

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