Roland Bachman: Agent Spatio-temporel (S2-E3) « Lisa, la mort vous va si bien! »

Cette longue nuit sans lune et sans étoiles pesait sans tarir sur la patience de tous. Le lac ne reflétait rien, pas même l’aura lumineuse de leurs âmes aux dilutions éthanoïques qui zébraient les effluves d’espace. C’était une sorte de fluide intra-spatial qui émanait de leurs corps, une forme d’explosion chimique qui se battait entre le monde de l’état gazeux vivant et les chimères moléculaires des principes physiques en perdition…

 

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Lisa se rappelait vainement ses servitudes, son champ des possibles au moment où la vie se cherchait en elle comme un instant fragile tente de percer une carapace. Son seul fil rouge, le violon. C’est un peu ce qui l’avait sauvée d’une plus grande déchéance encore. A l’apogée de son art, star d’un instrument livrant sa vie d’une mort, cherchant sa mort d’un second souffle, Roland avait fait son entrée.

 

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Le silence terrible de cette nature morte, aux confins d’un cimetière d’eau stagnante, ne laissait cependant toujours rien paraitre de leurs angoisses tangibles. Cet endroit lugubre et sans nom était pourtant le lieu où Roland leur demandait de l’attendre…

Marc s’égouttait lentement sans mot dire. On aurait dit une tartine beurrée plaquée à un arbre resté trop longtemps au soleil.

Larsen, juste devant Marc, ne cessait de malmener le pommeau de sa canne nerveusement en regardant de droite à gauche.

Lisa dévisageait la longue monotonie du paysage d’un œil vif et déchainé de langueur, en silence contenu.

Richard scrutait le calme empirique d’une lampée d’agitation cosmique, la braise dans le regard, incendiant discrètement l’atmosphère.

Et moi… je les regardais s’ébahir d’attente. Moi. Tel une ombre sans nom. Un nuage de mort invisible, silencieux à l’âme. C’était évident… ils me devinaient en substance, sentaient ma présence sans pouvoir la nommer.

 

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Lisa se rappelait exactement pourquoi son cœur avait fait basculer sa raison. Elle se souvenait de ses étranges sensations de tristesse et de désarroi. Se remémorait ses missives dépressives, d’une trainée de poudre sur sa vie orpheline. Sa jeunesse approximative de foyers en familles d’accueil, et sa révolte intérieure qui grondait par ses actes de rébellion. Entre ses virées fugueuses pour rejoindre les squats, sa vie de pré-junkie relayée par les maisons de correction où les rencontres s’opèrent, il y avait le violon, son seul repère, sa seule drogue naturelle. Un fil conducteur l’ayant un jour amenée au bon endroit au bon moment, et transformée en une des rares stars du classique un peu Rock N’ Roll. Le soir où Roland et Richard étaient venus l’arracher à sa vie, elle venait d’apprendre être atteinte d’un cancer généralisé fulgurant, et n’en avoir que pour quelques semaines.

 

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Lisa brisa la lourde atmosphère.

« ‒ Nous ne sommes pas là pour rencontrer Roland !

‒ Ah… v’là qu’machine à des visions maintenant ! fit Richard.

‒ Mais enfin, qui voulez-vous que nous rencontrions ici ? demanda Marc.

‒ Tiens… v’là Marco qui fait semblant de réfléchir ! ajouta Richard.

‒ Ne mésestimez pas les intuitions de Lisa, elle sent des choses que nous ne voyons pas et voit des évènements que nous ne sentons pas, dit calmement Larsen.

‒ Ah oui… fallait forcément que l’autre tapette de prestidigitateur ramène sa g…

‒ TA GUEULE RICHARD !!! cria Lisa en se retournant les yeux injectés de colère. VOS GUEULES, TOUS !… il y a… une présence éternelle ici, un monde qui nous regarde ! »

L’ambiance était déjà pesante, mais là, avec l’intervention musclée de Lisa chaque protagoniste venait de prendre vingt kilos de doutes.

« BEN QU’IL SORTE DE SA PLANQUE EL DIABLO !… on n’a pas que ça à foutre de jouer à j’te vois mais pas toi ! s’agaça Richard.»

La tension montait tranquillement en ébullition dans l’incompréhension générale.

 

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Lisa frissonnait à l’évocation impromptue de ses souvenirs enterrés. La barque chancelante, qui naviguait sur une étendue d’eau calme et noire, respirait comme sa conscience effilée glissant tant mal que bien sur un mont d’incertitudes, qu’elle devinait irrémédiables. Elle s’imaginait dessus, tenant debout d’une frêle tentative en prenant soin de garder contact avec la coque, et l’écoulement du reste du temps. Une morne solitude encapuchonnée, sombrement drapée lui servait d’habit. Une ironie galopante que de devoir assurer un équilibre précaire sur une chaloupe parfaitement stable, assurait sans tergiversation le sens profond de son déséquilibre mental constant. Celui qui, au final, ne l’empêchait pas de se voir dotée d’un immense manche sculpté d’occultes représentations de tout son long, se plantant sur sa fin d’une grande lame large à sa base et affinée tout au bout légèrement recourbé. Cette image qu’enfin tout le monde devinait bien, ce personnage connu de par l’éternité et plus encore…

 

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Le vent se levait enfin et sifflait entre les branches mortes de vieux arbres tordus. Là, devant eux, l’eau jusqu’alors en apnée se mit à faire courir des images balayées sans fin par une onde de ressac s’échouant presque à leurs pieds. Les lumières disparates de feux follets rayonnaient en cadence sur la surface du liquide qui prenait vie. Tous levèrent la tête au ciel. Des feux de Saint Elme couraient en arabesque de branche en branche comme une improbable circonstance divine. L’air ambiant se chargeait doucement d’une aigreur nauséabonde, que la brise fraichement réveillée insinuait lentement dans les pores de leur peau et emplissait leurs narines. Les vaguelettes s’intensifièrent subitement et vinrent mouiller la berge, inondant leurs chaussures. Tous baissèrent la tête pour regarder devant eux. Un froid glacial les fit frissonner, puis trembler, sans pouvoir  en maitriser les spasmes. Une ombre difforme avançait dans un brouillard saumâtre, peinant à faire deviner l’embarcation la menant dans leur direction.  Des billes de braise brillaient sous la capuche d’une longue tunique noire et large. Une main osseuse sortait d’une manche et tenait une longue faux. Lisa s’arrêta de respirer bouche bée… elle n’arrivait pas à croire ce qu’elle voyait. Entre songe et réalité, souvenirs et présent,  sa vérité se confondait de mille lieux. Elle lâcha d’un soupir :

« Je ne m’étais pas trompée… depuis le début je ne me suis jamais trompée. Roland n’est pas le maitre à bord, il doit rendre des comptes… l’heure est venue ! »

La barque accosta en s’ensablant sur la berge, faisant trembler les chairs et bouillonner les âmes. Tous se figèrent d’effroi.

« Bonne mort à tous ! Inutile de me présenter, vous savez que je sais que vous savez… je suis là pour vos étrennes, il n’y aura pas de bain de minuit pour quelqu’un ce soir… j’ai assez attendu ! »

©Necromongers

 

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