Roland Bachman: Agent Spatio-temporel (S2-E4) « Le marchand de sable »

Ses dernières paroles furent un long silence vrombissant. Personne ne l’avait jamais vraiment écouté de toute façon, sa présence se confinait à un élément perturbateur qui accompagnait le groupe… Roland ne prenait pas de risque avec ce choix. Marc avait vécu comme il était mort, dans l’ombre. Seul nous manquait l’information du pourquoi donner quelqu’un, pourquoi se séparer d’une âme, quelle difficulté l’obligeait à prendre cette décision ?

Le jour naquit une nuit très sombre parait-il, pour sensibiliser les ténèbres à la lumière… c’est toujours ce que Richard pensait, et depuis sa rencontre avec Roland une certitude devenu absolue. Mais la lumière n’éclaire pas toujours au bon endroit, et doit souvent contourner les ombres pour trouver la face cachée en chacun de nous. Ceux qui craignent la clarté de la vérité sont voués à mourir éternellement, un peu comme nous autres, les chiens fous et autres guerriers de l’Apocalypse.

Les yeux vitreux de Richard n’en finissaient plus  de passer à travers la glace sans tain de la salle d’interrogatoire, sans plus y voir clair. Derrière, il savait être regardé, épié et observé sous toutes les coutures, mais les suspects cachaient toujours des secrets dans leurs doublures. La porte dans son dos s’ouvrit sans entrave. Une femme aux cheveux roux fit le tour de la table devant laquelle il se trouvait et se posta devant lui, balançant un gros dossier poussiéreux en son centre. Sans le quitter du regard, elle s’assit.

« ‒ Richard Kuran ?

‒ Ça s’pourrait…

‒ Ça se pourrait ? Vous ne savez pas qui vous êtes ?

‒ Hum… il y a bien longtemps que je ne sais plus qui est qui.

… silence circonspect…

‒ J’ai ici un dossier à votre nom, que j’ai dû ressortir du placard. Avec une quantité incroyable de condamnations et/ou de suspicions de vol, violence, attaque à main armé et autre ivresse sur la voie publique… si je cumule ça fait 125… sur 3 ans !

‒ C’est un score intéressant.

‒ Intéressant ? Vous voulez que je vous dise ce qui est intéressant ?

‒ Dites toujours.

… regard vert intense de madame la rousse en position arrêt sur image les yeux dans les siens…

‒ Vous ne voulez pas savoir pourquoi vous êtes ici ? Vous ne posez pas la question, vous vous sentez coupable de quelque chose ?

‒ Il y a une chance tout à fait raisonnable que vous vous apprêtiez à me l’expliquer, je suis du genre patient avec les belles rousses.

‒ La mienne s’arrête à mes fonctions qui m’obligent à vous signifier de la fermer si c’est pour faire de l’humour de chantier. J’ai un truc plus croustillant dont vous devrez répondre !

… petit sourire incrusté d’excitation sur la bouche de Richard…

‒ J’ai ici le procès-verbal de votre dernier méfait… et dernier n’est pas qu’une parole en l’air si je sais bien lire ! Il y est écrit que vous avez participé au braquage de l’International Bank Trader le 13 Avril 2005, que vous avez pris en otage un de nos agents infiltrés en client et qu’au final un autre de nos agents vous a tiré dans l’estomac. Vous êtes tombé au sol en lâchant votre arme, un 38…

‒ Je me rappelle de cette histoire, je me suis totalement fait avoir pour une fois, même pas flairé vos collègues.

‒ … il y a aussi écrit que vous avez succombé à vos blessures dans l’ambulance, 35 minutes plus tard…

… yeux verts torrides de la rousse confondant pupille et fond de l’œil, ne faisant plus qu’un,  vient de voir un fantôme…

‒ Vous prétendez toujours être ce Richard Kuran ?

‒ C’est pour ça que vous m’avez sorti du bar sans explication à 2 heures du mat’ ? Pour me demander si je suis Richard Kuran ? Si je suis bien celui que je prétends ne plus me souvenir être ? Si j’ai bien fait tout ce qu’il y a de noté sur votre dossier à la con ? Si j’étais bien là cette fameuse journée du 13 Avril 2005 ?

‒ Pas seulement. Votre affection pour la boisson aidant sans nul doute le tenancier du dit « bouge » à vous signaler à nos services pour tapage nocturne a aidé. Mais la coïncidence que le policier ayant procédé à l’interpellation soit celui qui vous a tiré dessus ce fameux 13 Avril, forçant sa stupéfaction à me tirer du lit pour venir vous interroger, un peu aussi.

‒ Ah. Donc vous doutez de ça aussi finalement ? Je suis sauvé alors ?

‒ Sauvé ? Mais de quoi ? Comment ? Vous avez plus que des explications à nous fournir monsieur Kuran, plus que des explications…

‒ Si vous cherchez des preuves concernant mon passé vous en trouverez, mais si vous cherchez dans mon passé si j’existe encore vous n’en trouverez pas… j’ai beau être patient et aimer votre joli minois, dans 2 minutes je serai sorti d’ici !

‒ Vous vous croyez intouchable parce que vous êtes mort sur le papier ?

‒ Je ne me crois pas intouchable parce que je suis mort… mais je me crois mort parce que je suis intouchable depuis ce 13 Avril. »

La porte claqua avec fracas contre le mur en s’ouvrant. Le vent violent qui s’engouffrait avec force dans la pièce fit reculer la table en poussant la femme flic sur sa chaise, jusqu’à la plaquer contre la vitre aux regards discrets. Richard n’avait pas bougé, comme immunisé contre les éléments. Il se leva et s’avança vers elle. Madame la jolie rousse grimaçait de douleur, la table appuyée sur le ventre. Il lui prit la main.

«  Il y a des choses bien plus graves que de savoir si je suis mort ou vivant, il y a des choses qui relèvent d’une autre juridiction que la vôtre, il y a des questions qu’il ne vaut mieux pas se poser tant qu’on est vivant… et il y a des jolies femmes dans la police. »

Richard lui essuya un filet de bave du revers des doigts en remontant jusqu’au coin des lèvres.

« ‒ En revanche, votre nom à vous, j’l’ai pas compris…

‒ C’est normal je l’ai pas dit. Fit-elle avec aplomb, les yeux dans les siens.

‒ Je dois retourner le commissariat ou j’ai une chance de finir les présentations ?

‒ Sandman… Caroline Sandman.

… petit coin de bouche amusé et nerveux de Richard…

‒ Je vois… on ne vous endort pas avec des histoires ma chère… on se reverra, c’est sûr. »

 

*

 

Lisa pestait comme une bourrique après Richard, postillonnant en jeté-retourné-facial, assommant de ses gestes amples ses voisins les plus proches.

« ‒ Non mais t’es un vrai con Kuran ! Tu crois que c’est malin de te faire chopper par les flics ? On va se faire repérer avec tes états d’âmes de merde ! Et puis toi tu sautes dans le moule, tu suis n’importe qui, tu pouvais pas te barrer direct au lieu de faire tout ton numéro d’Alien ? Et puis bien sur tu rates pas une occase de t’la jouer devant une pouffiasse, et puis…

‒ OH ! ET TA GUEULE A TOI TU LA FERME DES FOIS POUR M’EN LAISSER PLACER UNE ? »

Richard avait crié si fort que Larsen, penaud devant sa folle conquête, en avait perdu son haut de forme, pris de peur par l’éclat de voix.

« ‒ Il semble en effet très juste de laisser Richard s’exprimer pour faire toute la lumière sur cet événement ! temporisa Larsen.

‒ Merci Larsen, et toutes mes condoléances.

‒ Plait-il ?

‒ Je ne sais pas comment tu peux supporter une hystérique aussi dénuée de sens pratique, f’rait mieux de s’remettre à la poudre, ça la calmerait.

‒ Viens en au fait Richard… uniquement les faits.

‒ Mouis. Ben y’a rien à dire d’extraordinaire ! J’étais un peu débordé psychologiquement, je me suis normalement dirigé vers un lieu pour réfléchir, pas de bol c’était un rade !

‒ Ah ah ! La bonne affaire ! fit Lisa prête à relancer son hystérie…

‒ Laisse-le parler ma chérie, on y arrivera jamais sinon !

‒ Re-merci Larsen. Juste, je n’ai pas eu de chance on dirait. J’ai fait un peu de tapage et le patron a appelé les flics. Il se trouve que celui qui est venu me récupérer se trouvait être celui qui m’a descendu 6 mois plus tôt… d’où le bordel d’après, sinon ça aurait juste pu finir en dégrisement.

‒ Oui. Tout cela est plus qu’un problème maintenant.

‒ Et pourquoi plus qu’avant je te prie ? »

Larsen fouilla dans un tiroir de son secrétaire et tendit à Richard le journal du jour. Le quotidien inscrivait en gros titre sur la première page, photo à l’appui :

« UN CRIMINEL MORT DEPUIS 9 ANS REFAIT SURFACE, DÉTRUIT LA MOITIE D’UN COMMISSARIAT ET MALMÈNE UN INSPECTEUR DE POLICE. UN ARRÊT INTERNATIONAL EST LANCÉ CONTRE LUI. »

 

Richard n’en croyait pas ses yeux. 9 ans ! Lui qui voyait à peine 6 mois d’existence de sa mort cérébrale. Il ne savait même plus l’année dans laquelle il faisait semblant de vivre.  Une si belle femme… aussi salope !

C’est certain, le marchand de sable allait devoir justifier d’une aussi longue nuit blanche !

©Necromongers

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