Roland Bachman: Agent Spatio-temporel (S2-E7) « Richard et Caroline Sandman (2ème partie) »

Le temps se figea. Peut-être pas tout à fait, mais juste ce qu’il fallait pour ralentir la scène. L’espace-temps, un allié tout aussi pratique que redoutable, demeurait en l’état des choses la seule faille nécessairement utile. L’action, réduite à son micro-défilement, condensait son cours dans un ralenti brumeux et filandreux. Roland fit un pas en avant, saisit la balle de Caroline en suspension dans son numéro d’escargot volant, dévia légèrement sa trajectoire pour qu’elle passe entre lui et Richard et finisse dans le mur, ôta l’arme des mains de sa propriétaire, la garda dans la sienne et retourna à sa place initiale. Il eut un moment d’hésitation à la vue décadente de Richard, décrépit d’un goutte à goutte huileux, déformant le visage qui se cachait sous ce massacre onirique et explosif. Mais après tout, ce serait du plus bel effet pour argumenter la situation.

D’un geste de la main il effectua un petit signe… et le cours de la réalité temporelle repris son exercice…

PAW !

La balle siffla entre les oreilles de Roland et Richard pour aller s’écraser dans le mur. Le Docteur, toujours dans son mouvement, sortait à vue de la poche intérieure de sa veste son tournevis sonique pour le positionner en direction de la table. Il fit un léger basculement du buste pour se pencher vers celle-ci. La balle lui emporta une mèche de cheveux dans une odeur de cochon grillé.

« Oups… mouvement mal anticipé ! Désolé cher Who ! »

Richard affichait toujours cet air penaud de l’abruti de service des lendemains au crachin volatile. Le Docteur était en arrêt sur image, courbé vers la table le bras en avant, la mèche au vent. Caroline, le regard pétrifié de stupeur sur son arme dans la paluche de Roland, démontrait assez distinctement sa dubitative interrogation.

‒ Vous pouvez tous reprendre vos activités traditionnelles, la séance de rattrapage est terminé. Retour à la case départ. On remet les compteurs à zéro.

Richard reluqua Roland comme un monolithe en opération spéciale qu’on scrute par curiosité maladive, et tenta une diversion.

‒ Euh… chui pas sûr là… j’ai vu un truc bouger… mais chai pas trop…

Roland jeta un œil volubile sur la supplication de Richard.

‒ Oui, je crois que le pendant de ta toile morvée est suspendu sur le reste d’une partie de ta gueule !

Le Docteur sortit de sa surprise.

‒ Tu y vas fort Roland, il n’est pas responsable de tout ce qu’il se passe !

‒ Oui c’est vrai, mais d’un univers à un autre j’ai la désagréable impression que la bêtise est une génétique trop stable, qui ne quitte jamais son habitant.

‒ Les mondes fabriquent leur histoire avec des faits nouveaux et des interactions différentes, mais ne modifient pas énormément les bases de la personnalité des individus existants eux-mêmes à plusieurs endroits à la fois !

‒ C’est ce que je disais.

‒ Non, tu fais l’effort d’employer une syntaxe familière fort bien amenée pour illustrer les traits humoristiques d’un penchant moins bien maitrisé dans la réalité.

‒ Je resterai sage et ne répondrai pas Who, la réalité est une nomenclature trop aléatoire pour épiloguer sur la divergence des personnalités.

‒ Oui… mais tu viens de le faire ! dit-il en esquissant un sourire complice.

‒ ET SINON SI ON VOUS EMMERDE IL FAUT LE DIRE !

Le sang de Caroline était arrivé à son ébullition maximum. Le Docteur porta la main sur son visage à la façon d’un dépit provoqué par quelques incertitudes dans la maitrise de l’instant.

‒ Nous… oui… nous… nous nous perdons dans le temps aussi facilement que vous beuglez ma chère ! Mais soyons concis et clairs, ce fameux cours en route nous presse plus qu’on ne le croit.

Richard voyait bien que les mots dépassaient Caroline, et que rien n’apaisait son sentiment d’incompréhension. Il voulut la prendre dans ses bras pour lui donner une accolade affectueuse et tempérer ses humeurs.

‒ NON MAIS QU’EST-CE TU FOUS ? NE M’APPROCHE PAS DANS CET ETAT !!!

Roland s’interposa avec regret. Laissant le cuir de son imper s’infecter des traces gluantes et son visage se faire griffer par la furie féline de Caroline.

‒ Bon. Tout cela commence sérieusement à me fatiguer ! Je vais tenter d’être rapide dans mes explications, car nous vous en devons. Le Multivers est une base souche de la réalité différentielle. Il existe en un point central pour chacun d’entre nous, mais fabrique des itinéraires dupliqués de nos cursus de vie en misant sur la possibilité de cheminements différents et aléatoires. Il faut imaginer une pieuvre, vous c’est la tête et les tentacules sont les autres vous. Le Moi principal est la réalité augmenté, tandis que les autres fils de vie sont des réalités subodorées de l’augmenté, mais tout ça existe en même temps. Si un détail permet au temps de créer une faille, tout peut s’entremêler et mélanger les réalités, au risque de remplacer l’augmenté par une subodorée jugée adéquate par la base souche… c’est là que j’ai gaffé !

Caroline plissa les yeux comme une bourrique défragmentée.

‒ Je ne comprends rien.

‒ Si ça peut me permettre de continuer sans essuyer des hurlements hystériques ça nous ira bien. Donc, où en étais-je ? Oui, bon, alors il se trouve que dans mes pérégrinations extratemporelles à la recherche de notre ami le Docteur ici présent, j’ai dû user d’un subterfuge malencontreux pour me sortir de ce labyrinthe, pactiser avec le Néant !

‒ C’est une histoire de fou ! Et on doit écouter ces inepties jusqu’au bout ?

‒ Je n’ai pas l’habitude de mentir et de pénétrer chez les gens sans raison, et puis c’est moi qui tient l’arme je vous rappelle très chère ! Il est important que vous connaissiez la vérité pour que nous avancions, du moins notre vérité commune pour votre réalité subodorée… oui, enfin, je continue…

‒ J’ai mal au crâne…

‒ … vous m’en voyez ravi, et donc, en sacrifiant une de mes cartes au Néant et un de mes chiens fous, j’ai ouvert une brèche rapide sur la vie des personnes qui entouraient la mienne, ce qui a profité au Néant pour faire d’une pierre autant de coups qu’il voulait, et jouer avec les vies.

Richard fronça ce qui lui servait encore brièvement de sourcils.

‒ Vous insinuez que nous ne sommes pas réels ? Ce… Néant là, a des raisons de nous en vouloir ?

‒ Il n’a que ça à faire, il s’ennuie… et vous êtes bien réels, mais une réalité mis en avant par le Néant pour s’amuser à brouiller les pistes et me perdre une seconde fois, afin de m’empêcher de mener à bien notre mission. C’est pourquoi nous sommes revenus à l’aide du Tardis… la cabine bleue là dans le couloir… pour vous ramener dans un univers correspondant à votre Moi initial, et rétablir le mouvement sur la base souche. Voilà… en gros, en large et en travers… comme ci comme ça… à quelques détails près… hop là, c’est fini !

Toutes ses longues tirades quantiques avaient complètement abruti Caroline, qui s’étalait d’une bouche pendante niaisement entrouverte sur des yeux flirtant l’immensité du vide sidéral, lui donnant l’aspect d’un ruminant passif. Richard sentit le moment opportun dans ce havre de paix providentiel. Il croyait pouvoir tromper le monde et le Multivers, ne sachant plus très bien comment mentir plus longtemps. Roland le dévisageait déjà depuis un moment sans rien dire, attendant sa réaction, la patience du sage qui sait que le silence parle pour lui… il soupira bruyamment.

‒ Ok… je pensais pouvoir échapper à la réalité et au mandat international lancé contre moi depuis la découverte inopportune de Caroline {voir fin du S2-E4}… mais j’ai foiré.

‒ Je sais Richard, je sais. On trouvera une solution pour ça… allez, on rentre !

Un silence tragique dura le temps d’une petite éternité, comme les histoires improbables qui finissent en queue de poisson… à peine de quoi oublier que l’animal possède aussi de grosses arêtes, et pourquoi pas, des dents pointues et tranchantes à la façon d’un piranha.

‒ DE QUOI ?? TOUT LE MONDE SE BARRE ? ET JE DEVIENS QUOI MOI ? VOUS VOUDRIEZ ME FAIRE CROIRE QUE JE SUIS UN PROBLÈME PAR ICI ? VOUS ALLEZ ME LAISSER LÀ À ME LAMENTER SUR MA VIE ? ET PUIS… ET PUIS… ET PUIS JE NE COMPRENDS RIEN À VOS HISTOIRES DE MERDE !

Caroline se tenait la tête et secouait ses cheveux en tous sens comme une hystérique… ce fut un flash éblouissant avec un bruit de machine à laver lancinant, suivi d’une petite tape sur le dos, qui la sortit illico de sa furie. Elle se retourna étourdie pour constater qu’elle se trouvait maintenant seule. Entre ses omoplates, un petit poisson en papier blanc collé avec un bout de scotch affichait le message suivant : « c’est pas que c’était pas sympa mais je viens de me rappeler que j’ai piscine et c’est bête mais… j’ai oublié mon maillot. »

©Necromongers

[La série s’arrête initialement ici, je n’ai pas encore trouvé l’inspiration pour continuer, mais j’ai espoir d’y arriver.]

CIVD8RUWIAAcsSP

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