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Chez JAKMY (histoire vraie d’un dimanche matin)

La cinquantaine, cheveux grisonnants mi-long mèche au vent, lunettes sans bords (c’est pas bon les bords, ça enferme les yeux), fume clope sur clope devant un café et un verre d’eau.

On est chez JAKMY, hôtel resto bien français du cru de la Dordogne, planté sur un rond-point de zone industrielle. Ici on gicle les miettes de la toile cirée des terrasses d’un revers de main et on pose son canard sur les ronds de café pas essuyés. Quand tu reluques la qualité de l’hygiène des chambres, tu ne sais pas si tu dois faire le rapport avec la patronne, une énorme masse molle de partout avec un sourire grassement enjôleur. Pour la cuisine je n’en sais rien, pas eu l’audace d’intenter un procès à mon bon goût. Mais la tenancière et l’endroit sont prisés par une marge de moyenne fortune peu regardante.

Le brouhaha continu des voitures qui s’enfilent, ne se laissant que la priorité de s’engueuler par grands gestes mégalos de doigts tendus vers les inconnus, égaye le balayement des klaxonnes en bras d’honneur.

Il est perdu mon schizo. Se balance d’avant en arrière sur sa chaise en plastique, affirmant du bras, d’un index tendu, des vérités à voix haute pour lui-même. Des fois il se tient le front et perd ses yeux sans bords au fond de sa tasse vide. Il se lève, abandonnant son chef lieu de comptoir, et entame le tour du rond-point à pied. Il traverse sans regarder, fait demi-tour au Gamm Vert et se fout des claques sur le retour.

La voiture publicitaire du cirque Zavatta passe deux fois hurler ses numéros à base de super héros et d’animaux bientôt interdits au spectacle. Je les ai vu, ils sont plantés plus loin, sur une étendue d’herbe entre le LDL et un resto chinois. Mais le cirque est ici, dans le préambule d’une dialectique sermonnée à soi-même, au grand jour, sur un rond-point de la zone.

Il déplace et replace plusieurs fois son verre d’eau entre les ronds sales, s’explique qu’il a quitté Paris et un boulot à 500 balles pour venir parler tout seul ici. Il a commandé deux cafés, bu un litre de flotte, et à plusieurs reprises insisté du regard à ma table.

Et puis s’il me regarde ce n’est pas pour parler, c’est pour faire vivre son monde extérieur. Mais moi je suis plongé dans le cosmos du spectateur qui tisse du mensonge à l’aveuglette sur un bout de papelard. Ce n’est pas lui qui m’intéresse, c’est son atmosphère. La même ironie galopante que l’engluement stratosphérique du lieu fait ressortir. Ça colle à la nappe, aux vieux rideaux des années 70, aux tapisseries gluantes et colorées tout droit sorties d’un hôtel inquiétant avec Jack Torrance. Le formica du bar est plus propre que les chiottes de l’étage sur le pallier. Les chambres en sont aussi pourvues, mais la marque des trous qui laissaient pendre un vieux rideau devant le trône chimique est désespérément en attente de toile plastique. On regarde sa moitié se défraîchir le cul dans les yeux, avec ce plaisir mondain qui caractérise si bien nos envies ardentes d’une nuit d’hôtel.

Il tape plusieurs fois du doigt très fort sur la table, se lève et se rassoit de nombreuses autres. Les habitués remplacent d’autres réguliers de tables en nappes acryliques. Les psychotiques et les schizophrènes c’est pour moi, c’est mon lot quotidien. Au hasard du rien, dans l’espace improbable du destin en mode chargement, comme une lampée de coïncidence aiguë qui trime pour se donner rendez-vous quand il faut, ils me saignent le présent. Il se tape le front à espace modéré en criant en sourdine « NON, NON, NON ! », et reboit une gorgée de café. « IL NE FAUT PAS ! ».

Et puis il se lève pour partir enfin, après avoir sorti nonchalamment un billet froissé par sa poche, et quitte le rond-point.

Des lieux comme ça en France il y en a des milliers je suppose. Des endroits du néant, des claques de sauvetage en rond-point qui proposent des bouges mal lavés, empoussiérés, à l’hygiène douteuse, mais sans les putes.

J’ai fini mes grands cafés moi aussi, je dois attaquer le dimanche par la visite d’une propriété de Bergerac, et tout goûter pour savoir ce que j’achète. Et en chemin, je pense que je m’arrêterai de temps en temps pour pisser dans la nature en repensant au schizo de ma taule à pioncer, et me disant très sincèrement, que pour mon deuxième arrêt chez JAKMY en 4 ans, j’y reviendrai peut être finalement, pas par dépit cette fois-ci, mais par un intérêt prononcé du naturalisme humain.

 

©Necromongers

(photo: moi-même)

 

 

 

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Histoire Écourtée 16: (La course)

Le souffle était court. Un battement sur deux ne savait plus que le sang ressourçait son oxygène. Les arbres dansaient comme un rêve narcotique. Ce n’était pas la pluie qui glissait sur son corps et trempait sa chemise. Quelquefois, des branches venaient gifler son visage. Ses jambes couraient toutes seules, avec une volonté affolée. La douleur trouverait d’autres instants plus propices pour se manifester. Derrière lui, l’expiration de l’air s’étendait sur des centaines de mètres. Devant lui, aucun but précis, si ce n’est de garder les yeux ouverts.

Son pied accrocha une racine bien ancrée, faisant trébucher son regard sur le sol. L’air eu peine à poursuivre son chemin avec toute cette terre qui lui barrait la bouche. Pendant quelques secondes, l’oxygène ne savait plus que les battements existaient. Le retour à l’envoyeur. Quelque chose lui tira les cheveux en arrière. Il prit une grande respiration encombrée, s’étouffa un peu et recracha de l’humus. Reprendre ses esprits, le temps de sentir un froid glacial sur sa tempe.

Quand le coup retentit, une flopée d’oiseaux s’envola en nombre, faisant résonner le bois d’une vie jusque-là silencieuse. Leur souffle était court. Un battement sur deux ne savait plus que le sang ressourçait leur oxygène…

©Necromongers

Sans feu tout crame (la petite histoire de l’ubérisation du monde).

« On devrait bannir les idées qui n’ont rien à dire, juste pour voir si elles se défendent sans chargeur. »

 

« Depuis que le monde est monde l’homme se prend pour un homme, alors que l’homme est immonde depuis que le monde sert l’homme. »

 

Exercice : En partant de ces deux postulats ridicules, impopulaires et improductifs, imaginez un monde meilleur qui n’aurait rien à dire de mieux que des idées d’humains sans intérêt.

Rédaction:

Bien malgré lui, et avec toute la détermination qui pouvait l’accompagner, l’homme ne découvrit finalement pas la technique du feu.

Ce n’était pas faute de chercher à comprendre, mais hormis la capture de flammes lors d’incendies provoqués par la foudre, il ne fut jamais en capacité d’en structurer le processus de fabrication, ce boulet. Ceci limita fortement son développement, il ne put se chauffer comme il le voulait, continua à manger régulièrement cru en déplacement, ne put se constituer l’armada d’armes en conséquence, les outils et la lumière lui manquèrent même pour avancer, et je ne parle pas de Jeanne D’Arc que l’ennui de ce monde empêcha bêtement de naître.

L’homme resta limité dans sa croissance. Les croyances furent autres. Les prophètes furent des sorciers et le feu la divinité officielle par défaut. Pendant des millénaires, l’homme resta à un niveau si inférieur à la nature qu’il prit la peine d’en faire sa déesse de la sagesse. Chacun vivait au rythme simple d’une loi sans appel entre les êtres, les plus forts et les plus malins survivaient, les plus faibles ne faisaient pas long feu (l’expression date sans doute de cette période trouble).

Mais un jour un miracle se produisit (les sorciers n’en faisaient pas, c’était des losers de la bonne parole). Alors qu’en dépit des dangers que l’homme devait combattre chaque jour durant, un sorcier plus malin que les autres sorti du rang. Il trouva un liquide noir (ne me demandez pas où et comment, c’est un peu son secret on va dire) qui lui permettait d’emprisonner le feu et se déplacer avec partout où il allait. Il devint rapidement une sorte de Messie de la lumière, prêchant la parole éclairée en parcourant le monde.

Conscient des risques de sa trouvaille, et des possibilités néfastes qu’elle représentait, il accordait une grande importance à ne pas partager son huile. Son message d’amour, de tolérance et d’humanité (moderne pour l’époque) lui valut la convoitise de sa découverte.

Voyant que les hommes se comportaient comme des harpies, et tentaient de s’organiser pour renverser sa notoriété, il péta grave un plomb un jour de marché. Il envoya tout promener, renversa les étales, distribua des pains, remit toute l’existence en question, et au final s’attira la déconvenue du peuple et les foudres des chefs de clans, mais ça fit le buzz.

L’histoire n’a pas bien fini. Comprenant qu’il détenait un certain aplomb et ralliait à sa cause une ribambelle de sauvageons pure pop prêts à le suivre, périclitant le pouvoir déjà si servile à étendre et à se faire admettre, il fallut trouver une astuce pour s’en débarrasser. Il fut accusé de belligérance anti-développement, de passéisme réactionnaire et d’entrave à la loi du talion pour tendre l’autre joue avec provocation (ça se fait pas, on doit toujours en prendre une sans s’y attendre).

Considérant qu’il en avait trop fait pour l’époque (précurseur c’est un métier à risque), le sorcier et ses dix slips prirent l’affront comme une aubaine (comme une réduc à la boulangerie Copé, mais avec du charisme). Et donc, ce qui devait arriver arriva. Après avoir concocté un apéro dînatoire méchamment hipster, délibéré sur de fadasses métaphores qui pouvaient finir de le faire entrer dans les esprits, il bu un canon et rompu un bout en déconnant sur le cannibalisme et le vampirisme, promit de revenir quand ce serait plus calme. Il accepta de se rendre sans se faire prier.  L’histoire ne retiendra rien de cet épisode de l’ubérisation du monde, à part peut être le fait qu’il fut condamné à la peine capitale, saisi par l’effroi d’une envie passée outre, il tituba sur l’incertitude d’avoir besoin d’un service rendu (la faute au pinard à 9°), personne ne le revit jamais…

 

Et depuis, le couvre-feu a été décrété pour chaque mise à l’écart du discours général, on vit encore à des lustres de nos besoins, car depuis toujours ce qui compte avant tout c’est l’envie d’en avoir qui ne servent à rien…

 

Evidemment, bien plus tard, sa découverte tomba entre les mains d’ignobles sociétés secrètes qui rendirent le monde en proie à la guerre et au sang. C’était quand même autre chose qu’un Messie accroché à une croix pour lequel on inventa des fables à lire sans en être sûr sur parole… un peu comme les lobbys et les trusts d’aujourd’hui.

 

Morale : Si jamais l’histoire disait de nous que nous avons su évoluer, dans un sens comme dans l’autre on attend encore que quelqu’un d’autre mette le feu… en attendant, nous, on crame d’imprudence depuis qu’on maîtrise le pétrole.

 

©Necromongers

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Histoire écourtée 15: (Le naufragé)

Le bateau n’avançait plus depuis maintenant deux heures. Le moteur tournait à plein régime mais un contre-courant lui imposait un surplace très bizarre. Tellement étrange que selon la direction prise celui-ci changeait de sens et bloquait l’embarcation dans n’importe lequel d’entre-eux. Tout ça ne tiendrait pas longtemps. L’engin commençait gravement à monter en température et pouvait lâcher d’une minute à l’autre. Le risque d’être emporté sans contrôle ensuite se mesurerait à la force de l’eau. En se penchant un peu on apercevait sous la coque un tourbillon inerte, dont la puissance des ondes concentriques s’annulait. Je n’étais pas très doué en physique mais je trouvais la chose impensable, un tourbillon doit au moins faire tourner ou aspirer, pas juste empêcher d’avancer. En résumé, les solutions manquaient et la logique en prenait un coup. Un peu comme la situation dans laquelle je me trouvais, propulsé au milieu de l’océan par un cyclone fantôme arrivé de nulle part me déposant n’importe où.

La machinerie céda subitement, comme une ampoule cesse d’exister après des milliers d’heures… dans un flop bruyant et enfumé. Une ambiance atmosphérique brûmeuse et prévisible me plongea dans un nuage d’incertitude programmé… et le bateau commença à chavirer. Milles lunes n’auraient pas suffi à expliquer, des centaines de couchers de soleil non plus, pourquoi le temps s’était retenu avec un certain mépris. Ni la véritable explication de mon rapt par un typhon, du passage d’un monde à un autre sans raison. Ni le fait que mon corps s’était rigidifié, tout autant que mon look capillaire avait remplacé mes longues mèches avec prise au vent par une coupe au bol ornée d’un tube dépassant de ma tête.

« A TAAAAAAABLE ! » hurla la mère de Jonathan, qui prit soin de couper le robinet de l’évier avant d’ôter ses playmobils.

©Necromongers

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Histoire Écourtée 14: (La publicité)

Il prend le flacon indice 60 et injecte au spray une énorme noisette huileuse de son contenu dans le creux de sa main. Le sable, déjà immiscé partout sur ses pores lui fait la sensation d’un massage granuleux au contact du liquide gras et protecteur. Il faut bien passer entre les plis et soulever la chair molle. Le soleil frappe aussi intensément qu’une lame de fond sur le coin du museau, sans l’effet fraîcheur après coup. Ça sent le beurre rance au collagène sur des kilomètres de rôtissoire. Les lunettes, les maillots et les poils meurent assassinés par les UV, assommés par la chaleur paralysante. Même se oindre est une torture, il faut régulièrement pénétrer dans une eau suintant la graisse des corps coulant pour espérer ralentir sa sudation. La mer est calme et plate comme le silence d’une forêt avant une tempête. Il n’y a pas de vent, l’atmosphère est lourde et pesante, même les enfants sont épuisés par leurs jeux.

Une lumière vive fixe la ligne d’horizon, un scintillement bourdonnant. Une légère brise se lève sans crier gare, quelques secondes qui viennent tirer les amassés d’une léthargie mortuaire. Le vent se fait plus fort et commence à brûler. Les badauds, soudain pris d’un élan commun, se ruent à la mer sous une houle devenue féroce. Des mouettes plongent en piqué, des transats s’envolent, des parasols s’embrasent, les enfants tous à l’eau sont les premiers touchés. Sous la chape d’air de braise le sable se mue et redevient verre, les chiards fondent, se dématérialisent.

Pendant quelques millièmes de secondes il se demanda si l’affiche « Finissez votre vie sous le soleil de Mururoa! Vos prochaines dernières vacances! »… n’était pas une publicité à caractère ironique.

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Histoire écourtée 13: (La dernière carte)

La ferme intention de tuer les dernières heures de sa vie lui était passée par la tête. Ce n’est pas tous les jours qu’on a pareille occasion de mener à bien une mission suicide. Une volonté acharnée de trouver enfin les moyens d’en finir avait lentement germé au fond de lui. Sans penser à demain il fit le vœux de ne plus croire simplement, de compliquer plus que de raison les sentiments qui lui efforçaient de se maintenir envieux. En vieux et contre tout, le dernier acte patriotique à son fort intérieur, sa réponse à lui-même, sa manœuvre orchestrée décentrée sur son égocentrisme.

Son plan, tourné et retourné dans tous les sens, réfléchi de nombreuses fois avec sérénité ne lui accordait plus aucun doute, ça marcherait. Avec suffisamment d’obstination et de courage on ne peut pas se rater quand on a vraiment décidé de mettre un terme à  sa prison. Avec une détermination sans faille, un choix pesé loin de toutes concessions parasitaires, il enfila une veste et prit le chemin de son abattoir personnel. Il longea les bâtiments le long de sa rue, tourna à la première à gauche dans une minuscule impasse sombre et étroite, s’arrêta devant une enseigne lumineuse grésillante, jeta plusieurs fois un regard au-dessus de ses épaules, passa discrètement la main dans son intérieur poche.

Avec une abnégation et une résolution sans vague, et une large paire de couilles, il introduisit sa carte bancaire dans le distributeur et retira la totalité de son argent.

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Histoire Écourtée 12 : (Le testament)

Lentement, il replia sa feuille. D’abord en deux, puis encore une fois en deux. Il appuya très fort pour mettre bien à plat le papier deux fois replié. A l’intérieur, il le savait, se trouvaient ses dernières volontés. Bien placées, assez aplaties pour ne pas gonfler le monde avec ses velléités. Il glissa ses mots de la fin dans une enveloppe, en pensant idéalement qu’ils n’en sortiraient jamais. Il était aussi important de coucher ses maux et se plier à l’idée qu’on en prendrait compte juste en l’ouvrant une dernière fois, dépliant par deux fois chaque moitié.
Les courriers du cœur éternel ne s’adressent pas qu’aux facteurs, il y a des raisons qui vous font pleurer vos timbres. Il avait déjà saigné pour coucher quelques revanches personnelles sur un arbre pressé, fallait-il encore faire couler la résine de son corps? Chacun saurait très prochainement le sort que réserve la vie à ceux qui doutent de son existence. Lentement, il s’employa à refaire exister en lui les mots qu’il avait posé sur le carré blanc :
« Souvent, les gens sont choqués par leur propre conscience, plus que par les mots qu’ils dénoncent en être la cause. Je déclare ici même, être en pleine conscience de mes propos, en pleine forme et en pleine envie de vivre. Adieu. Je vous laisse à vos mortes pensées! »

©Necromongers

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Une histoire vaine de l’araignée du monde: Mourir à la loupe

Je suis comme une mouche sur une toile d’araignée,

Je m’essouffle à gigoter, je peine à respirer.

J’ai le paradoxe de la liberté,

Je pisse sur la guerre et je fais la guerre à la peace.

Technique d’investigation instrumentalisée

D’une épique propriété évincée, la vie.

Je somnole rien que d’y penser,

Je ris rien que d’en parler,

Je m’amuse d’en penser rire,

J’en pleure de joie d’y croire pire.

Je ne suis qu’un idiot qui pense à tort

Pendant que certains ont raison d’espérer.

Je n’ai rien vécu qui soit pléthore

Suffisamment pour émettre la mort au nez,

Mais j’ai connu le fond de l’âme

Qui prête à tous la raison de pleurer.

Je m’en remets à la mort pour la vie d’une autre,

A l’accord entre la forme et la passion fondée,

Au désespoir calciné des amours maudits

A l’oracle enraciné du parcours des envies.

Je m’en remets, à qui veut me prier

A qui veut me parler, je l’écouterai jusqu’à la lie.

Tout autant que je sais oublier les paroles incomprises

Improvisant à ma guise les mots susurrés,

J’aimerais certainement entendre les frises

Des paroles haranguées, des formules convoitées.

Mourir à la loupe, comme la mouche agglutinée

Au passage d’une escarmouche le sommeil englué,

Je languis d’établir une forme de vérité

Une semence fertile, un champ d’éternité.

J’ai perdu plusieurs fois, l’avenir des réalités,

Je m’en remets aux liens, dictés par ma foi

La force d’un amour vivant plus que de raison,

Une unité de lois m’efforçant d’écourter la vie.

 

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                    La seule harmonie volontairement maitrisée,

                    L’unique  passion de vos soirées tardives !

 

J’ai compris que la mort n’était qu’un subterfuge de plus,

Une profonde  amitié avec la vie lui confère une sympathie d’attente.

La patience étant une limite bornée à s’éconduire d’elle-même

Il faut, en substance, écourter le temps de son verdict.

 

Flash info : Une tendance de plus en plus répandue, consistant à s’auto exécuter sans sommation préalable, fait de plus en plus parler d’elle. Cette activité, dont aucune loi ne fait rempart, envahit la planète comme une trainée de poudre. Les communautés de suicidaires (c’est le nom scientifique de l’acte) se multiplient sur le globe et la peur gagne peu à peu du terrain. Certaines régions du monde semblent épargnées, mais d’une façon assez générale le mal qui pousse à se tuer, le plus souvent dans l’anonymat le plus total, semble irrémédiablement prendre sa source au plus profond de soi-même. D’après nos sources, les scientifiques sont unanimes, les raisons les plus souvent constatées sont : un manque de confiance en la société, une estime de soi malmenée, une peur caractéristique du changement, une vision de l’autre manipulée par l’ordre moral. A ce jour, nous n’avons malheureusement pas pu rencontrer officiellement un représentant de la science, et le gouvernement n’a pas désiré s’exprimer sur le sujet.

 

Je suis comme une souche sur une rivière enflammée,

Qui navigue à perte, entre l’eau et le feu.

La tragique incidence, charriée par le fleuve,

Qui fuit la peste blanche, la terreur aveugle.

Quelque part, sur cette branche voguant

Se tisse une histoire, d’un fil de soi collant.

Les intempéries n’ont pas fait fuir l’habitant,

Solide embarcation virevoltant à flot sans couler.

Dans sa toile prisonnière, l’araignée retient le mystère,

Une vie fuyant la misère, une mouche prise au collet, délétère.

S’enfuir à la loupe, par un déluge torrentiel,

S’accrocher à la voûte, comme un élu providentiel.

 

Fin des programmes : (zoom sur les yeux de la speakerine)

Le monde a retenu son souffle une partie entière de la journée. Les visages se sont figés dans des bouches bée de fortune. Quand nous avons appris, par le plus grand des hasards anticipé, que l’araignée qui suspendait nos chaînes a cédé sa toile aux éléments. Depuis que nous savons être morts, nous sommes devenus vivants !

 

©Necromongers

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Histoire écourtée 11: Premier baiser

Ses lèvres humides ne reposaient plus contre les siennes, et ses mains avaient déjà voyagé. Les vagues venaient briser leur unique baiser. D’un allant, d’un venant, la caresse lascive de l’étendue salée léchait leurs eaux prématurément lâchées. Tout disparaitrait surement, emporté par les tonnes de liquide s’abattant sur la grève. Sans compter les crabes, véritables éboueurs du littoral, assez performants pour ne laisser aucune trace de leur union. Mais nous n’en étions pas encore là. Il suffisait qu’ils se laissent aller un peu plus longtemps, juste de quoi profiter de ce dernier des premiers contre lèvres.

La mer ne s’en irait pas, s’écrasant sur leurs joues comme un ressac les poussant sans cesse l’un contre l’autre. Fabriquant par marée l’éternité d’une minute à jamais. Ces instants qui conduisent inexorablement à construire un passé sous silence, s’éprouvant par seconde comme une jeunesse de l’âme, d’une fougueuse éprise de sang montant la tour la plus solide du monde. Allongés sur ce verre microscopique aux allures de sable, déjouant les lois de la physique dans un chant d’enlacement, ils s’étreignaient pour la première fois. Ils s’étaient rencontrés pendant les vacances, rapprochés par petite touche et finalement avaient opté pour l’auto-stop le long de la côte. Depuis, ils se languissaient sur la plage, suintant l’un contre l’autre. L’accident s’était produit plus haut, depuis la falaise.

©Necromongers

Photo: Nathalie Mondot

http://nathalie-mondot.com/blog/

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Histoire écourtée 10: Le prénom

La pluie tombait à verse en frappant la vitre. Les essuie-glaces ne parvenaient plus à balayer le trop plein d’eau. La nuit menaçait de son approche, et les seaux de liquide qui s’effondraient sur le monde aidaient irrémédiablement les nuages à donner l’impression qu’elle était déjà là. Le ciel battait en retraite devant un écran de fumée diluvien, l’obligeant à lever le pied, suffisamment pour qu’un hérisson puisse le doubler. La visibilité permettait une souplesse d’à peine trois mètres, et le vent s’intensifiait dangereusement sur le flanc droit. Il tentait de maitriser son véhicule sur une route qui se couvrait d’une pellicule d’eau stagnante à une vitesse folle, quand une forte vague frappa la voiture côté passager. Comble de l’ironie, le voyant d’essence venait de s’allumer, sur la réserve. Réserve que lui ne contenait plus « MAIS C’EST PAS BIENTOT FINI CETTE CONNERIE ?!?!? ». L’engin glissait, les roues tournaient dans le vide, le moteur noyé suffoquait, son I-Phone sonnait. Sans regarder qui appelait il décrocha.

« ‒ ALLÔ ! Je suis pris dans un torrent d’eau ! J’ai quitté la route ! Je ne sais pas où je vais ! Je vois rien, il pleut, c’est inondé ! PUTAIN répondez MERDE !

‒ … ne quittez pas, vous allez être mis en relation avec votre correspondant… »

 

Pendant une seconde, peut être deux, il fût pris d’une éternité suspendue. Il dérivait toujours en flottant vers une destination inconnue, l’habitacle ne retenait plus ses fuites et se remplissait rapidement. Les codes grésillèrent et rendirent l’âme en claquant, le voyant indiquant un problème électrique s’illumina. Le déluge continuait de plus belle au dehors, des éclairs transperçaient quelquefois la voute grise du ciel trop bas. Il pensait sa situation assez critique et n’entrevoyait aucun miracle dans un futur proche, sans compter son envie de pisser qui montait autant que le niveau d’eau. Il n’avait jamais eu de chance avec cette voiture, et il ne s’était jamais mouillé dans sa petite vie, tout ça à 5 jours de son examen de la prostate. Activer la géolocalisation, le seul réflexe intelligent dès à propos qui tournait depuis 5 minutes dans sa tête. Juste avant de se rendre compte que sa ceinture, bloquée, l’empêchait de se libérer…là, coincé dans ce clapier à lapin, qui deviendrait peut-être un poulailler quand les eaux se retireraient, il lui semblait que, Noé, représentait sans aucun doute le choix le plus inapproprié de ses parents pour son prénom.

©Necromongers

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