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Roland Bachman: Agent Spatio-temporel (S2-E7) « Richard et Caroline Sandman (2ème partie) »

Le temps se figea. Peut-être pas tout à fait, mais juste ce qu’il fallait pour ralentir la scène. L’espace-temps, un allié tout aussi pratique que redoutable, demeurait en l’état des choses la seule faille nécessairement utile. L’action, réduite à son micro-défilement, condensait son cours dans un ralenti brumeux et filandreux. Roland fit un pas en avant, saisit la balle de Caroline en suspension dans son numéro d’escargot volant, dévia légèrement sa trajectoire pour qu’elle passe entre lui et Richard et finisse dans le mur, ôta l’arme des mains de sa propriétaire, la garda dans la sienne et retourna à sa place initiale. Il eut un moment d’hésitation à la vue décadente de Richard, décrépit d’un goutte à goutte huileux, déformant le visage qui se cachait sous ce massacre onirique et explosif. Mais après tout, ce serait du plus bel effet pour argumenter la situation.

D’un geste de la main il effectua un petit signe… et le cours de la réalité temporelle repris son exercice…

PAW !

La balle siffla entre les oreilles de Roland et Richard pour aller s’écraser dans le mur. Le Docteur, toujours dans son mouvement, sortait à vue de la poche intérieure de sa veste son tournevis sonique pour le positionner en direction de la table. Il fit un léger basculement du buste pour se pencher vers celle-ci. La balle lui emporta une mèche de cheveux dans une odeur de cochon grillé.

« Oups… mouvement mal anticipé ! Désolé cher Who ! »

Richard affichait toujours cet air penaud de l’abruti de service des lendemains au crachin volatile. Le Docteur était en arrêt sur image, courbé vers la table le bras en avant, la mèche au vent. Caroline, le regard pétrifié de stupeur sur son arme dans la paluche de Roland, démontrait assez distinctement sa dubitative interrogation.

‒ Vous pouvez tous reprendre vos activités traditionnelles, la séance de rattrapage est terminé. Retour à la case départ. On remet les compteurs à zéro.

Richard reluqua Roland comme un monolithe en opération spéciale qu’on scrute par curiosité maladive, et tenta une diversion.

‒ Euh… chui pas sûr là… j’ai vu un truc bouger… mais chai pas trop…

Roland jeta un œil volubile sur la supplication de Richard.

‒ Oui, je crois que le pendant de ta toile morvée est suspendu sur le reste d’une partie de ta gueule !

Le Docteur sortit de sa surprise.

‒ Tu y vas fort Roland, il n’est pas responsable de tout ce qu’il se passe !

‒ Oui c’est vrai, mais d’un univers à un autre j’ai la désagréable impression que la bêtise est une génétique trop stable, qui ne quitte jamais son habitant.

‒ Les mondes fabriquent leur histoire avec des faits nouveaux et des interactions différentes, mais ne modifient pas énormément les bases de la personnalité des individus existants eux-mêmes à plusieurs endroits à la fois !

‒ C’est ce que je disais.

‒ Non, tu fais l’effort d’employer une syntaxe familière fort bien amenée pour illustrer les traits humoristiques d’un penchant moins bien maitrisé dans la réalité.

‒ Je resterai sage et ne répondrai pas Who, la réalité est une nomenclature trop aléatoire pour épiloguer sur la divergence des personnalités.

‒ Oui… mais tu viens de le faire ! dit-il en esquissant un sourire complice.

‒ ET SINON SI ON VOUS EMMERDE IL FAUT LE DIRE !

Le sang de Caroline était arrivé à son ébullition maximum. Le Docteur porta la main sur son visage à la façon d’un dépit provoqué par quelques incertitudes dans la maitrise de l’instant.

‒ Nous… oui… nous… nous nous perdons dans le temps aussi facilement que vous beuglez ma chère ! Mais soyons concis et clairs, ce fameux cours en route nous presse plus qu’on ne le croit.

Richard voyait bien que les mots dépassaient Caroline, et que rien n’apaisait son sentiment d’incompréhension. Il voulut la prendre dans ses bras pour lui donner une accolade affectueuse et tempérer ses humeurs.

‒ NON MAIS QU’EST-CE TU FOUS ? NE M’APPROCHE PAS DANS CET ETAT !!!

Roland s’interposa avec regret. Laissant le cuir de son imper s’infecter des traces gluantes et son visage se faire griffer par la furie féline de Caroline.

‒ Bon. Tout cela commence sérieusement à me fatiguer ! Je vais tenter d’être rapide dans mes explications, car nous vous en devons. Le Multivers est une base souche de la réalité différentielle. Il existe en un point central pour chacun d’entre nous, mais fabrique des itinéraires dupliqués de nos cursus de vie en misant sur la possibilité de cheminements différents et aléatoires. Il faut imaginer une pieuvre, vous c’est la tête et les tentacules sont les autres vous. Le Moi principal est la réalité augmenté, tandis que les autres fils de vie sont des réalités subodorées de l’augmenté, mais tout ça existe en même temps. Si un détail permet au temps de créer une faille, tout peut s’entremêler et mélanger les réalités, au risque de remplacer l’augmenté par une subodorée jugée adéquate par la base souche… c’est là que j’ai gaffé !

Caroline plissa les yeux comme une bourrique défragmentée.

‒ Je ne comprends rien.

‒ Si ça peut me permettre de continuer sans essuyer des hurlements hystériques ça nous ira bien. Donc, où en étais-je ? Oui, bon, alors il se trouve que dans mes pérégrinations extratemporelles à la recherche de notre ami le Docteur ici présent, j’ai dû user d’un subterfuge malencontreux pour me sortir de ce labyrinthe, pactiser avec le Néant !

‒ C’est une histoire de fou ! Et on doit écouter ces inepties jusqu’au bout ?

‒ Je n’ai pas l’habitude de mentir et de pénétrer chez les gens sans raison, et puis c’est moi qui tient l’arme je vous rappelle très chère ! Il est important que vous connaissiez la vérité pour que nous avancions, du moins notre vérité commune pour votre réalité subodorée… oui, enfin, je continue…

‒ J’ai mal au crâne…

‒ … vous m’en voyez ravi, et donc, en sacrifiant une de mes cartes au Néant et un de mes chiens fous, j’ai ouvert une brèche rapide sur la vie des personnes qui entouraient la mienne, ce qui a profité au Néant pour faire d’une pierre autant de coups qu’il voulait, et jouer avec les vies.

Richard fronça ce qui lui servait encore brièvement de sourcils.

‒ Vous insinuez que nous ne sommes pas réels ? Ce… Néant là, a des raisons de nous en vouloir ?

‒ Il n’a que ça à faire, il s’ennuie… et vous êtes bien réels, mais une réalité mis en avant par le Néant pour s’amuser à brouiller les pistes et me perdre une seconde fois, afin de m’empêcher de mener à bien notre mission. C’est pourquoi nous sommes revenus à l’aide du Tardis… la cabine bleue là dans le couloir… pour vous ramener dans un univers correspondant à votre Moi initial, et rétablir le mouvement sur la base souche. Voilà… en gros, en large et en travers… comme ci comme ça… à quelques détails près… hop là, c’est fini !

Toutes ses longues tirades quantiques avaient complètement abruti Caroline, qui s’étalait d’une bouche pendante niaisement entrouverte sur des yeux flirtant l’immensité du vide sidéral, lui donnant l’aspect d’un ruminant passif. Richard sentit le moment opportun dans ce havre de paix providentiel. Il croyait pouvoir tromper le monde et le Multivers, ne sachant plus très bien comment mentir plus longtemps. Roland le dévisageait déjà depuis un moment sans rien dire, attendant sa réaction, la patience du sage qui sait que le silence parle pour lui… il soupira bruyamment.

‒ Ok… je pensais pouvoir échapper à la réalité et au mandat international lancé contre moi depuis la découverte inopportune de Caroline {voir fin du S2-E4}… mais j’ai foiré.

‒ Je sais Richard, je sais. On trouvera une solution pour ça… allez, on rentre !

Un silence tragique dura le temps d’une petite éternité, comme les histoires improbables qui finissent en queue de poisson… à peine de quoi oublier que l’animal possède aussi de grosses arêtes, et pourquoi pas, des dents pointues et tranchantes à la façon d’un piranha.

‒ DE QUOI ?? TOUT LE MONDE SE BARRE ? ET JE DEVIENS QUOI MOI ? VOUS VOUDRIEZ ME FAIRE CROIRE QUE JE SUIS UN PROBLÈME PAR ICI ? VOUS ALLEZ ME LAISSER LÀ À ME LAMENTER SUR MA VIE ? ET PUIS… ET PUIS… ET PUIS JE NE COMPRENDS RIEN À VOS HISTOIRES DE MERDE !

Caroline se tenait la tête et secouait ses cheveux en tous sens comme une hystérique… ce fut un flash éblouissant avec un bruit de machine à laver lancinant, suivi d’une petite tape sur le dos, qui la sortit illico de sa furie. Elle se retourna étourdie pour constater qu’elle se trouvait maintenant seule. Entre ses omoplates, un petit poisson en papier blanc collé avec un bout de scotch affichait le message suivant : « c’est pas que c’était pas sympa mais je viens de me rappeler que j’ai piscine et c’est bête mais… j’ai oublié mon maillot. »

©Necromongers

[La série s’arrête initialement ici, je n’ai pas encore trouvé l’inspiration pour continuer, mais j’ai espoir d’y arriver.]

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Roland Bachman: Agent Spatio-temporel (S2-E6) « Richard et Caroline Sandman (1ère partie) »

La sonnerie hurlait et résonnait au fond de sa tête comme une guitare trop près d’un ampli. Les potards devaient être au maximum partout. Hein ? Les niveaux ! Mais non… c’était… c’était ce putain de portable et sa musique d’ambiance, le son d’usine made in Samsung. Rien à voir avec celle qu’il pouvait faire péter de son Marshall, sa Firebird au cul ! D’un geste maladroit, tâtonnant nerveusement, sa main s’écrasa sur l’appareil, une fois… deux fois… une 3ème fois plus violente arrêta le son. Un silence hypnotique emplit ses esgourdes d’un tracé plat. Il se sentit rechuter avec fracas sans pouvoir y faire grand-chose. Des étoiles se mirent à danser discrètement sans étincelles, le temps que ses yeux papillonnent de concert. Sa tête lourde n’en faisait qu’à son habitacle, et l’oreiller le happait à l’en étouffer. Le matelas tout entier s’évertuait à l’engloutir, l’engouffrer, l’ensevelir, il coulait comme une larme sur une joue graisseuse, à la vitesse ou l’on s’enfonce dans des sables mouvants. Il se sentait partir sans aucun moyen de revenir en arrière, pas la moindre racine où s’agripper pour ne pas disparaitre du monde.

_ sonnerie d’usine N°2 en La Mineur_

D’un instinct d’une violence sans comparaison, son bras prit la tangente aussi sec. Direction l’irritante et agressive injonction métaphorique de l’aide au lever du corps… un bruit sec et brisé fit taire l’insu(portable). Quelle merde ! Il n’en avait pas d’autre.

Assis, à encore espérer se tenir en référé pour voter à main levé le retour au lit, son corps se dressa machinalement. D’ailleurs, à en juger par ses yeux toujours péniblement acculés sous leurs paupières, comme un épisode de Derrick sous acide, son corps n’était pas le seul à se tenir dressé, au garde à vous ! C’est dans cet ordre des évènements, qu’à peu de choses près, l’idée lui vint qu’il y en avait au moins toujours un de plus réactif que l’autre. La pierre angulaire de sa vie ; le ciment de son existence ; le marbre de son palais ; le tronc de ses racines ; le roc de ses montagnes… bref, il affichait une gaule bien trempée ! Qu’importe la dureté, il fallait user, magnanime, de la condition stimulant les contours d’une journée presque normale qui débutait. Il s’efforcerait d’être mieux que lui-même. Rien ne commençait véritablement comme il se devait. Un réveil d’usine difficile, en fanfare, usurpé par la fringance de son membre incontrôlable.

Bizarrement, dehors le vent soufflait à en taper les volets. Plus les éléments manifestaient leur approche, plus son élément du centre fléchissait. Quand il se retourna, pour regarder une dernière fois son lit, il vit l’ange qui s’en vautrait encore, sa muse du silence. Richard fit une prière à Caroline, pour l’ensemble de leur passage sur Terre… il ne savait pas bien pourquoi il faisait ça.

Il se souvenait soudain que cette journée allait dépoter sévère. Des rendez-vous à n’en plus pouvoir, pas le temps de débander ! Il sauta dans la douche comme on décide volontairement d’éclaircir une partie de sa vie. Une fois l’affaire dés-encaustiquée, il descendit à tout rompre à l’étage au-dessous, direction la cafetière de la cuisine. Un matin sans café pouvait ressembler à une nuit sans sommeil pour la journée, hors de question de vivre ça. Occupé à engouffrer son expresso, et sentir sa trachée s’emplir d’une chaude amertume torréfié, il n’entendit pas les respirations derrière lui.

« Tu t’es trompé de monde Richard Sandman, nous devons repartir ! »

Son cœur fit un sursaut, conduisant une fulgurante décharge de surprise. Il tressaillit, se crispa, avala le café brulant de travers, le recracha par le nez, éclaboussa ses habits et se retourna les yeux coulants d’efforts pour se retenir de tousser. C’est ainsi, un filet de bave et de substrat nasal dégoulinant de ses orifices d’un brun roussi par les éclaboussures, qu’il tomba morve à nez avec deux individus. Là, chez lui, de bon matin !

« MAIS FOU FETES QUI FOU BORDEL ! » tenta-t-il d’éructer en expédiant de multiples postillons alentours.

Le spectacle qu’il donnait à voir, les naseaux ruisselant de déglutitions, les yeux explosés, rouge écarlate, trempé et souillé, déclencha un fou rire des intrus.

Il s’essuya d’un revers.

‒ Et comment connaissez-vous mon nom ?

Le Docteur fit un pas en avant.

‒ Tu ne te souviens vraiment plus de rien ?

‒ Vous ! Je crois bien vous remettre, si… celui qui est venu me questionner sur un nommé Roland quek chose…

‒ Roland Bachman ! Oui ! Je l’ai retrouvé ! Il est là ! A côté de moi !

Richard inspecta la curiosité de la cuisine. Teint buriné, quelques balafres, l’œil perçant d’un bleu-vert vif sous un chapeau en cuir de desperado, un grand imper dans la même matière, un ceinturon éblouissant liant une chemise pas repassée et un pantalon de cuir coupe 501, des boots poussiéreuses et râpées.

‒ Et vous le sortez souvent l’animal ?

Le Docteur allait surenchérir pour tenter de percer le vortex des mouvements parallèles dans le cercle des Multivers, mais une nouvelle irruption vint crisper l’atmosphère.

« NE BOUGEZ PLUS BANDE DE CONNARDS ! ET EXPLIQUEZ-MOI CE QUE VOUS FOUTEZ LA ! »

Réveillée et alertée par le bruit et les discussions, Caroline Sandman, descendue sur la pointe des pieds jusqu’à la cuisine tenait en joue les deux inconnus avec son Desert Eagle.

« ET PUIS VOUS ME DIREZ COMMENT UNE CABINE TELEPHONIQUE BLEUE EST ARRIVEE DANS L’COULOIR ? »

La bave aux lèvres, les yeux hagards et pleins d’incompréhension, Richard tenta de reprendre les évènements en main.

‒ Non, écoute Caro, tout va bien, t’a pas besoin de braquer tout le monde comme ça, baisse ton arme !

‒ Que je baisse mon arme ? Mais tu ne sais pas qui c’est ! Ils sont entrés par effraction, ont introduit je ne sais comment un énorme truc bleu dans le couloir et…

Elle marqua une pause.

‒ … t’a vu ta gueule ?

Dans l’espoir de détendre la situation à son tour, grâce à son flegme légendaire, le Docteur se retourna et fit face à sa tire-au-flanc.

‒ Ecoutez Mademoiselle, Richard a du bon sens. Nous allons tous rester calme et reprendre nos conversations là où elles étaient le plus intéressantes en nous en tenant aux rigueurs essentielles, mais sans le machin que vous tenez là !

‒ Qu’est-ce que vous racontez ? Vous vous êtes vus tous les deux ? Vous voudriez que je range mon flingue comme ça ? Parce que vous pensez que je vais être bêtement obéissante ?

‒ Je ne cherche pas à vous donner un quelconque ordre, je tente de positiver et de dédramatiser la situation. Nous allons tous reprendre notre calme, et pour vous montrer ma bonne foi je vais moi aussi, ainsi que mon compagnon, déposer mon tournevis sonique sur la table.

Il glissa sa main sous sa veste en direction de sa poche intérieure.

‒ Votre quoi ? QU’EST-CE QUE VOUS FAITES ! ARRETEZ TOUT DE SUITE CA !

Le Docteur continua instinctivement son geste.

‒ Non mais ne vous énervez-pas, je sors juste mon…

PAW !

(À suivre…)

©Necromongers

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Roland Bachman: Agent Spatio-temporel (S2-E5) « Roland, le Néant et le Bateleur. »

Il n’avait pas eu le choix. Coincé entre les univers parallèles, divaguant vers d’incertaines destinations sans parvenir à fixer un point dans le temps, il ne pouvait rester le témoin du Néant qui le brouillait sans discontinuer. Il croyait pouvoir sauter d’une tranche de monde à un autre sans avoir pris la peine d’ouvrir un sas dans le Multivers.

C’est avec un certain effroi qu’il découvrit son erreur… la première depuis bien des millénaires. Ses pouvoirs se comparaient à ceux d’un dieu pour les mortels, mais au regard de l’éternité démesurée du Néant, le père du « Tout », il s’efforçait de rester le messie des microbes qu’il incarnait. Son titre de gardien du temps ne le préservait pas du « Tout », lui et ses comparses d’ailleurs. Et le Docteur toujours introuvable ! Et toujours aucune trace du Tardis… avait-il retrouvé son propriétaire ?

Dans cette situation sans fin, obligé de sortir le grand jeu… le sien, son jeu de Tarot Eternel. En cas d’urgence extrême, de faille complexe et inextricable, chaque gardien en possédait un, qu’il pouvait utiliser uniquement par acquis de conscience et connaissance de cause. La carte retournée définissait une close établie pour le souhait à accorder. Par là-même, le fait d’utiliser une carte du jeu diminuait d’autant la durée de son règne de gardien. Beaucoup avaient disparu ainsi, gaspillant pour trop d’humanité l’événement à moins bon escient qu’un autre.

(Flashback hors du temps)

Son visage se crispa. Sa quête inter dimensionnelle prenait les allures du mythe de Sisyphe, condamné à perpétuité à la même tâche harassante. Sa main disparut dans l’intérieur de son gilet de cuir. L’espace intersidéral du néant des Multivers fût comme ralenti au moment où il attrapa son Tarot Eternel. Tenant le jeu à la main sur l’envers, d’un geste du pouce il écarta les 22 cartes face au Néant. Grondement de silence. Lumière transparente en éclat. Tous les mouvements invisibles en pause. La pesanteur le portait comme une image divinatoire dans le vide. Ses yeux perdirent leur contour et devinrent feu, Roland les ferma. Une voix sans timbre, à la fois proche et lointaine, lui souffla mot.

« ‒ Que veux-tu Gardien ?

‒ J’ai fait une erreur et me suit lancé dans le Multivers sans ouvrir de passage.

‒ Les erreurs sont humaines, et tant que tu n’es pas mort définitivement tu n’en es qu’un.

‒ La mort définitive existe donc ?

‒ La mort est le passage que tu n’as pas ouvert car tes yeux sont restés vivants.

‒ J’ai sondé une menace, une menace terrible pour le Multivers…

‒ Les menaces sont la trace du vivant en chacun de nous. Abrège mes souffrances inutiles Gardien, que veux-tu ? »

Roland fit une pause éternelle avant de relancer le Néant.

« ‒ Je me suis lancé à la poursuite et à la recherche du Docteur et de son Tardis. Introuvables tous les deux. Mais le temps joue contre nous, il me faut sortir d’ici.

‒ Le temps n’a pas cours ici, il te faut jouer une carte pour ta requête Gardien.

‒ Oui… c’est fait… mais, et pour le Docteur ?

‒ Le Docteur s’en sortira, comme il le fait toujours depuis la création des passages. Regarde ta carte Roland le Pistoléro. »

Le BATELEUR !!!

Pendant un espace incertain Roland relativisa la situation. Cette carte ne donnait aucune réponse directe, mais ouvrait un choix sans tergiversation. Il fallait sacrifier un pion pour protéger le groupe. Le Bateleur est un garde-fou, et décide de qui va perdre ou gagner.

« ‒ Quelle est ta réponse Gardien ?

‒ Marc… je te donne Marc.

‒ Tu ne me donnes rien, tu l’abandonnes à la mort. Souviens t’en!

‒ Définitive ?

‒ Ce n’est pas à moi d’en décider, je n’ai pas même parti pris sur la vie.

‒ Ni sur la vie, ni sur la mort… mais sur quoi agis-tu ?

‒ Mais sur tout le reste Monsieur le Pistoléro… et c’est déjà bien plus qu’assez pour le Néant !… le temps de penser la question ta commande est déjà livrée… à une autre éternité… »

 

*

 

Richard se tournait et se retournait dans son lit, transpirant comme une printanière de légumes congelée cuite à la poêle. Battant les draps à grands coups de fricassée de doigts, dans un sommeil perturbé. Poussant des cris et des grognements étalés, sifflant des bronches comme un asthmatique hystérique. Luttant pleinement contre des songes agresseurs qui tentaient de bousiller son repos compensateur. Un geste précurseur plus ample vint caresser d’un revers du poignet le frêle et angélique visage de Caroline Sandman. La rousse pris une claque d’enfer… d’une rapidité presque instinctive, elle saisit l’arme sous son oreiller et le braqua contre la tempe de Richard en se reculant.

« ‒ Non mais ça va pas ! T’es complètement barge ! cria t-elle d’un sursaut.

‒ Je… hein ? N… non mais tu fais quoi là ? »

Richard avait les yeux grands ouverts et fixait d’un louchement exagéré sa compagne de lit et le flingue sur sa tempe.

« ‒ Tu viens de me mettre une beigne connard !

‒ T’aurais pas fait tes classes de dialogue dans la police toi des fois ?

‒ J’ai été surprise et violentée pendant mon sommeil Richard… j’ai… j’ai eu le réflexe qu’il fallait voilà tout.

‒ Moi aussi j’ai été violenté pendant mon sommeil, mais je ne braque personne avec une arme sur mon lit…

‒ Richard… tu m’as filé une torgnole… pendant que je dormais… tu voulais que je fasse quoi ? Tu rêvais de quoi ?

‒ C’est un interrogatoire ? Si tu ranges ton engin je t’expliquerai…

‒ Oui… pardon. Je t’écoute.

‒ C’était une histoire bizarre. J’étais à moitié mort, comme une sorte de guerrier avec des pouvoirs, je vivais des histoires à dormir dehors avec d’autres gens comme moi. Et puis il y avait ce gars, notre chef je crois, notre mentor… et il était perdu, il cherchait un docteur, Le Docteur… et il s’est perdu… y’avait un Bateleur, le Néant, une cabine téléphonique anglaise bleue qui volait… oui je sais, bon bref… j’ai dû me battre et voilà, c’est toi qu’à ramassé.

‒ Tu m’épuises mon chéri. Il est à peine 5h, je me lève dans 1h… je n’ai plus très sommeil… mais tes histoires de guerrier m’excite terriblement. Elle passa sa main sous les draps jusqu’à son entre-jambe.

‒ Moi aussi je dois me lever tôt, j’ai rendez-vous chez le Dr Manhattan pour mon hernie, chez le Pr Rupin pour mon entretien en criminologie, et je dois passer au bureau voir Lisa pour remplacer Marc qui n’a pas donné signe de vie depuis 3 mois…

‒ Ah… l’autre salope… elle retira sa main qui s’employait déjà vigoureusement.

‒ Il n’y a plus rien entre nous tu le sais bien !

‒ Oui c’est ça ! C’est comme ce monsieur Who qui est venu te voir la dernière fois, pour te demander si tu avais des nouvelles d’un certain Roland Bachman qu’il cherchait en vain… tu me racontes n’importe quoi depuis qu’on se connait Richard, n’importe quoi ! »

 

©Necromongers

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Roland Bachman: Agent Spatio-temporel (S2-E4) « Le marchand de sable »

Ses dernières paroles furent un long silence vrombissant. Personne ne l’avait jamais vraiment écouté de toute façon, sa présence se confinait à un élément perturbateur qui accompagnait le groupe… Roland ne prenait pas de risque avec ce choix. Marc avait vécu comme il était mort, dans l’ombre. Seul nous manquait l’information du pourquoi donner quelqu’un, pourquoi se séparer d’une âme, quelle difficulté l’obligeait à prendre cette décision ?

Le jour naquit une nuit très sombre parait-il, pour sensibiliser les ténèbres à la lumière… c’est toujours ce que Richard pensait, et depuis sa rencontre avec Roland une certitude devenu absolue. Mais la lumière n’éclaire pas toujours au bon endroit, et doit souvent contourner les ombres pour trouver la face cachée en chacun de nous. Ceux qui craignent la clarté de la vérité sont voués à mourir éternellement, un peu comme nous autres, les chiens fous et autres guerriers de l’Apocalypse.

Les yeux vitreux de Richard n’en finissaient plus  de passer à travers la glace sans tain de la salle d’interrogatoire, sans plus y voir clair. Derrière, il savait être regardé, épié et observé sous toutes les coutures, mais les suspects cachaient toujours des secrets dans leurs doublures. La porte dans son dos s’ouvrit sans entrave. Une femme aux cheveux roux fit le tour de la table devant laquelle il se trouvait et se posta devant lui, balançant un gros dossier poussiéreux en son centre. Sans le quitter du regard, elle s’assit.

« ‒ Richard Kuran ?

‒ Ça s’pourrait…

‒ Ça se pourrait ? Vous ne savez pas qui vous êtes ?

‒ Hum… il y a bien longtemps que je ne sais plus qui est qui.

… silence circonspect…

‒ J’ai ici un dossier à votre nom, que j’ai dû ressortir du placard. Avec une quantité incroyable de condamnations et/ou de suspicions de vol, violence, attaque à main armé et autre ivresse sur la voie publique… si je cumule ça fait 125… sur 3 ans !

‒ C’est un score intéressant.

‒ Intéressant ? Vous voulez que je vous dise ce qui est intéressant ?

‒ Dites toujours.

… regard vert intense de madame la rousse en position arrêt sur image les yeux dans les siens…

‒ Vous ne voulez pas savoir pourquoi vous êtes ici ? Vous ne posez pas la question, vous vous sentez coupable de quelque chose ?

‒ Il y a une chance tout à fait raisonnable que vous vous apprêtiez à me l’expliquer, je suis du genre patient avec les belles rousses.

‒ La mienne s’arrête à mes fonctions qui m’obligent à vous signifier de la fermer si c’est pour faire de l’humour de chantier. J’ai un truc plus croustillant dont vous devrez répondre !

… petit sourire incrusté d’excitation sur la bouche de Richard…

‒ J’ai ici le procès-verbal de votre dernier méfait… et dernier n’est pas qu’une parole en l’air si je sais bien lire ! Il y est écrit que vous avez participé au braquage de l’International Bank Trader le 13 Avril 2005, que vous avez pris en otage un de nos agents infiltrés en client et qu’au final un autre de nos agents vous a tiré dans l’estomac. Vous êtes tombé au sol en lâchant votre arme, un 38…

‒ Je me rappelle de cette histoire, je me suis totalement fait avoir pour une fois, même pas flairé vos collègues.

‒ … il y a aussi écrit que vous avez succombé à vos blessures dans l’ambulance, 35 minutes plus tard…

… yeux verts torrides de la rousse confondant pupille et fond de l’œil, ne faisant plus qu’un,  vient de voir un fantôme…

‒ Vous prétendez toujours être ce Richard Kuran ?

‒ C’est pour ça que vous m’avez sorti du bar sans explication à 2 heures du mat’ ? Pour me demander si je suis Richard Kuran ? Si je suis bien celui que je prétends ne plus me souvenir être ? Si j’ai bien fait tout ce qu’il y a de noté sur votre dossier à la con ? Si j’étais bien là cette fameuse journée du 13 Avril 2005 ?

‒ Pas seulement. Votre affection pour la boisson aidant sans nul doute le tenancier du dit « bouge » à vous signaler à nos services pour tapage nocturne a aidé. Mais la coïncidence que le policier ayant procédé à l’interpellation soit celui qui vous a tiré dessus ce fameux 13 Avril, forçant sa stupéfaction à me tirer du lit pour venir vous interroger, un peu aussi.

‒ Ah. Donc vous doutez de ça aussi finalement ? Je suis sauvé alors ?

‒ Sauvé ? Mais de quoi ? Comment ? Vous avez plus que des explications à nous fournir monsieur Kuran, plus que des explications…

‒ Si vous cherchez des preuves concernant mon passé vous en trouverez, mais si vous cherchez dans mon passé si j’existe encore vous n’en trouverez pas… j’ai beau être patient et aimer votre joli minois, dans 2 minutes je serai sorti d’ici !

‒ Vous vous croyez intouchable parce que vous êtes mort sur le papier ?

‒ Je ne me crois pas intouchable parce que je suis mort… mais je me crois mort parce que je suis intouchable depuis ce 13 Avril. »

La porte claqua avec fracas contre le mur en s’ouvrant. Le vent violent qui s’engouffrait avec force dans la pièce fit reculer la table en poussant la femme flic sur sa chaise, jusqu’à la plaquer contre la vitre aux regards discrets. Richard n’avait pas bougé, comme immunisé contre les éléments. Il se leva et s’avança vers elle. Madame la jolie rousse grimaçait de douleur, la table appuyée sur le ventre. Il lui prit la main.

«  Il y a des choses bien plus graves que de savoir si je suis mort ou vivant, il y a des choses qui relèvent d’une autre juridiction que la vôtre, il y a des questions qu’il ne vaut mieux pas se poser tant qu’on est vivant… et il y a des jolies femmes dans la police. »

Richard lui essuya un filet de bave du revers des doigts en remontant jusqu’au coin des lèvres.

« ‒ En revanche, votre nom à vous, j’l’ai pas compris…

‒ C’est normal je l’ai pas dit. Fit-elle avec aplomb, les yeux dans les siens.

‒ Je dois retourner le commissariat ou j’ai une chance de finir les présentations ?

‒ Sandman… Caroline Sandman.

… petit coin de bouche amusé et nerveux de Richard…

‒ Je vois… on ne vous endort pas avec des histoires ma chère… on se reverra, c’est sûr. »

 

*

 

Lisa pestait comme une bourrique après Richard, postillonnant en jeté-retourné-facial, assommant de ses gestes amples ses voisins les plus proches.

« ‒ Non mais t’es un vrai con Kuran ! Tu crois que c’est malin de te faire chopper par les flics ? On va se faire repérer avec tes états d’âmes de merde ! Et puis toi tu sautes dans le moule, tu suis n’importe qui, tu pouvais pas te barrer direct au lieu de faire tout ton numéro d’Alien ? Et puis bien sur tu rates pas une occase de t’la jouer devant une pouffiasse, et puis…

‒ OH ! ET TA GUEULE A TOI TU LA FERME DES FOIS POUR M’EN LAISSER PLACER UNE ? »

Richard avait crié si fort que Larsen, penaud devant sa folle conquête, en avait perdu son haut de forme, pris de peur par l’éclat de voix.

« ‒ Il semble en effet très juste de laisser Richard s’exprimer pour faire toute la lumière sur cet événement ! temporisa Larsen.

‒ Merci Larsen, et toutes mes condoléances.

‒ Plait-il ?

‒ Je ne sais pas comment tu peux supporter une hystérique aussi dénuée de sens pratique, f’rait mieux de s’remettre à la poudre, ça la calmerait.

‒ Viens en au fait Richard… uniquement les faits.

‒ Mouis. Ben y’a rien à dire d’extraordinaire ! J’étais un peu débordé psychologiquement, je me suis normalement dirigé vers un lieu pour réfléchir, pas de bol c’était un rade !

‒ Ah ah ! La bonne affaire ! fit Lisa prête à relancer son hystérie…

‒ Laisse-le parler ma chérie, on y arrivera jamais sinon !

‒ Re-merci Larsen. Juste, je n’ai pas eu de chance on dirait. J’ai fait un peu de tapage et le patron a appelé les flics. Il se trouve que celui qui est venu me récupérer se trouvait être celui qui m’a descendu 6 mois plus tôt… d’où le bordel d’après, sinon ça aurait juste pu finir en dégrisement.

‒ Oui. Tout cela est plus qu’un problème maintenant.

‒ Et pourquoi plus qu’avant je te prie ? »

Larsen fouilla dans un tiroir de son secrétaire et tendit à Richard le journal du jour. Le quotidien inscrivait en gros titre sur la première page, photo à l’appui :

« UN CRIMINEL MORT DEPUIS 9 ANS REFAIT SURFACE, DÉTRUIT LA MOITIE D’UN COMMISSARIAT ET MALMÈNE UN INSPECTEUR DE POLICE. UN ARRÊT INTERNATIONAL EST LANCÉ CONTRE LUI. »

 

Richard n’en croyait pas ses yeux. 9 ans ! Lui qui voyait à peine 6 mois d’existence de sa mort cérébrale. Il ne savait même plus l’année dans laquelle il faisait semblant de vivre.  Une si belle femme… aussi salope !

C’est certain, le marchand de sable allait devoir justifier d’une aussi longue nuit blanche !

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Roland Bachman: Agent Spatio-temporel (S2-E3) « Lisa, la mort vous va si bien! »

Cette longue nuit sans lune et sans étoiles pesait sans tarir sur la patience de tous. Le lac ne reflétait rien, pas même l’aura lumineuse de leurs âmes aux dilutions éthanoïques qui zébraient les effluves d’espace. C’était une sorte de fluide intra-spatial qui émanait de leurs corps, une forme d’explosion chimique qui se battait entre le monde de l’état gazeux vivant et les chimères moléculaires des principes physiques en perdition…

 

_ _ _

 

Lisa se rappelait vainement ses servitudes, son champ des possibles au moment où la vie se cherchait en elle comme un instant fragile tente de percer une carapace. Son seul fil rouge, le violon. C’est un peu ce qui l’avait sauvée d’une plus grande déchéance encore. A l’apogée de son art, star d’un instrument livrant sa vie d’une mort, cherchant sa mort d’un second souffle, Roland avait fait son entrée.

 

_ _ _

 

Le silence terrible de cette nature morte, aux confins d’un cimetière d’eau stagnante, ne laissait cependant toujours rien paraitre de leurs angoisses tangibles. Cet endroit lugubre et sans nom était pourtant le lieu où Roland leur demandait de l’attendre…

Marc s’égouttait lentement sans mot dire. On aurait dit une tartine beurrée plaquée à un arbre resté trop longtemps au soleil.

Larsen, juste devant Marc, ne cessait de malmener le pommeau de sa canne nerveusement en regardant de droite à gauche.

Lisa dévisageait la longue monotonie du paysage d’un œil vif et déchainé de langueur, en silence contenu.

Richard scrutait le calme empirique d’une lampée d’agitation cosmique, la braise dans le regard, incendiant discrètement l’atmosphère.

Et moi… je les regardais s’ébahir d’attente. Moi. Tel une ombre sans nom. Un nuage de mort invisible, silencieux à l’âme. C’était évident… ils me devinaient en substance, sentaient ma présence sans pouvoir la nommer.

 

_ _ _

 

Lisa se rappelait exactement pourquoi son cœur avait fait basculer sa raison. Elle se souvenait de ses étranges sensations de tristesse et de désarroi. Se remémorait ses missives dépressives, d’une trainée de poudre sur sa vie orpheline. Sa jeunesse approximative de foyers en familles d’accueil, et sa révolte intérieure qui grondait par ses actes de rébellion. Entre ses virées fugueuses pour rejoindre les squats, sa vie de pré-junkie relayée par les maisons de correction où les rencontres s’opèrent, il y avait le violon, son seul repère, sa seule drogue naturelle. Un fil conducteur l’ayant un jour amenée au bon endroit au bon moment, et transformée en une des rares stars du classique un peu Rock N’ Roll. Le soir où Roland et Richard étaient venus l’arracher à sa vie, elle venait d’apprendre être atteinte d’un cancer généralisé fulgurant, et n’en avoir que pour quelques semaines.

 

_ _ _

 

Lisa brisa la lourde atmosphère.

« ‒ Nous ne sommes pas là pour rencontrer Roland !

‒ Ah… v’là qu’machine à des visions maintenant ! fit Richard.

‒ Mais enfin, qui voulez-vous que nous rencontrions ici ? demanda Marc.

‒ Tiens… v’là Marco qui fait semblant de réfléchir ! ajouta Richard.

‒ Ne mésestimez pas les intuitions de Lisa, elle sent des choses que nous ne voyons pas et voit des évènements que nous ne sentons pas, dit calmement Larsen.

‒ Ah oui… fallait forcément que l’autre tapette de prestidigitateur ramène sa g…

‒ TA GUEULE RICHARD !!! cria Lisa en se retournant les yeux injectés de colère. VOS GUEULES, TOUS !… il y a… une présence éternelle ici, un monde qui nous regarde ! »

L’ambiance était déjà pesante, mais là, avec l’intervention musclée de Lisa chaque protagoniste venait de prendre vingt kilos de doutes.

« BEN QU’IL SORTE DE SA PLANQUE EL DIABLO !… on n’a pas que ça à foutre de jouer à j’te vois mais pas toi ! s’agaça Richard.»

La tension montait tranquillement en ébullition dans l’incompréhension générale.

 

_ _ _

 

Lisa frissonnait à l’évocation impromptue de ses souvenirs enterrés. La barque chancelante, qui naviguait sur une étendue d’eau calme et noire, respirait comme sa conscience effilée glissant tant mal que bien sur un mont d’incertitudes, qu’elle devinait irrémédiables. Elle s’imaginait dessus, tenant debout d’une frêle tentative en prenant soin de garder contact avec la coque, et l’écoulement du reste du temps. Une morne solitude encapuchonnée, sombrement drapée lui servait d’habit. Une ironie galopante que de devoir assurer un équilibre précaire sur une chaloupe parfaitement stable, assurait sans tergiversation le sens profond de son déséquilibre mental constant. Celui qui, au final, ne l’empêchait pas de se voir dotée d’un immense manche sculpté d’occultes représentations de tout son long, se plantant sur sa fin d’une grande lame large à sa base et affinée tout au bout légèrement recourbé. Cette image qu’enfin tout le monde devinait bien, ce personnage connu de par l’éternité et plus encore…

 

_ _ _

 

Le vent se levait enfin et sifflait entre les branches mortes de vieux arbres tordus. Là, devant eux, l’eau jusqu’alors en apnée se mit à faire courir des images balayées sans fin par une onde de ressac s’échouant presque à leurs pieds. Les lumières disparates de feux follets rayonnaient en cadence sur la surface du liquide qui prenait vie. Tous levèrent la tête au ciel. Des feux de Saint Elme couraient en arabesque de branche en branche comme une improbable circonstance divine. L’air ambiant se chargeait doucement d’une aigreur nauséabonde, que la brise fraichement réveillée insinuait lentement dans les pores de leur peau et emplissait leurs narines. Les vaguelettes s’intensifièrent subitement et vinrent mouiller la berge, inondant leurs chaussures. Tous baissèrent la tête pour regarder devant eux. Un froid glacial les fit frissonner, puis trembler, sans pouvoir  en maitriser les spasmes. Une ombre difforme avançait dans un brouillard saumâtre, peinant à faire deviner l’embarcation la menant dans leur direction.  Des billes de braise brillaient sous la capuche d’une longue tunique noire et large. Une main osseuse sortait d’une manche et tenait une longue faux. Lisa s’arrêta de respirer bouche bée… elle n’arrivait pas à croire ce qu’elle voyait. Entre songe et réalité, souvenirs et présent,  sa vérité se confondait de mille lieux. Elle lâcha d’un soupir :

« Je ne m’étais pas trompée… depuis le début je ne me suis jamais trompée. Roland n’est pas le maitre à bord, il doit rendre des comptes… l’heure est venue ! »

La barque accosta en s’ensablant sur la berge, faisant trembler les chairs et bouillonner les âmes. Tous se figèrent d’effroi.

« Bonne mort à tous ! Inutile de me présenter, vous savez que je sais que vous savez… je suis là pour vos étrennes, il n’y aura pas de bain de minuit pour quelqu’un ce soir… j’ai assez attendu ! »

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Roland Bachman: Agent Spatio-temporel (S2-E2) « La complainte de Richard »

ROLAND BACHMAN : AGENT SPATIO-TEMPOREL (S2-E2)

 

La complainte de Richard

 

Le temps, cet argument irremplaçable qui jugeait pour nous, l’espace étriqué d’une longueur éternelle, la langueur immatérielle de nos rapides conclusions… si Roland était là il nous dirait pourquoi, comment et combien cela avait son importance.

Lisa traînait et arpentait les rues avec ce Larsen Rupin, de saillies en trottoirs, de cimetières en petites morts, de lits à baldaquins en bordels de luxe, sans autre espoir qu’être envahie par son nouveau magicien. Moi aussi j’étais submergé, par les bières et les chips qui s’amoncelaient sur mon canapé deux places. Marc avait retrouvé sa petite vie de comptable de riches, à défaut de sa maison sous saisie (pour ce qu’il en restait), de beaux souliers cachaient ses pieds bleus.

Déjà deux mois que Roland nous avait laissés avec des souvenirs. Les pizzas, la bière, les chips et le whisky remontaient les miens jusqu’à leur prépuce de mort. Une idée saugrenue se contorsionnait avec difficulté dans le creux de mes envies, une idée amusante aujourd’hui mais follement mortelle auparavant. Je m’ennuyais. Il ne pouvait rien m’arriver de pire que ça… ou alors d’être déçu par l’autre salope de Lisa, mais alors…juste ça !

*

            Tony serrait très fort la gorge de son otage en tenant en joue l’armada de flics devant lui. L’artillerie lourde était de sortie. Un cheptel de condés, gonflés de gilets rembourrés par-dessus leurs chemises estampillées POLICE… du presque déjà vu. Les chasseurs d’un côté, la bête de l’autre tenant sa proie à l’effigie de son bon de sauvetage. Tout le monde transpirait, était à cran sur la sûreté de sa gâchette. Vingt mètres séparaient Tony de la liberté, et une panoplie de Playmobil bien alignée devant l’entrée de service, harnachés comme des Templiers de l’ordre prêts à buter la veuve et son orphelin. Moi je dis qu’il fallait en avoir pour réguler du sang froid dans une ambiance aussi chaude. La balle était dans le camp de qui voulait éviter de tirer le dernier, qui aurait l’air le moins soupçonneux d’avoir fait usage en premier de la légitime défense. Il y a toujours de la folie chez celui qui a une arme à la main, celle de croire que ça rend fort et convainquant.

Pendant toute la durée de nos confrontations mutuelles, et à force de côtoyer certains de ses secrets, Roland m’avait appris deux ou trois techniques pour repérer rapidement les âmes en peine. De même que le fameux claquement de doigts, permettant de se matérialiser instantanément à l’endroit où l’appel de la mort s’annonçait, dont je ne maîtrisais en fait que partiellement la trajectoire désirée. C’est bien pour ça que je m’étais bêtement retrouvé dans les bras de ce Tony, qui me coinçait le cou en face d’une rangée de poulets en batterie prêt à nous exploser à la gueule !

J’arborais fièrement un sourire figé et un peu crispé, les yeux fixés sur la scène amphétaminée des gros bras qui suaient comme des cochons au soleil, j’interpellais mon bourreau.

« ‒ Pourrais-je vous proposer d’appuyer moins fort sur la carotide ? Il me semble que rester vivant vous servirait mieux ! lui lançai-je de façon désinvolte.

‒ Toi tu fermes ta gueule pauv’ con ! me lança-t-il en posant violemment le canon de son flingue sur ma tempe. »

Sans plus de réflexion, il m’apparaissait évident que la condition humaine ne lui servirait qu’à s’échapper, sans aucun remerciement. Un illustre salopard en somme. Moi qui comptait m’amuser un peu j’en avais déjà assez. Il montait en mon intérieur comme un besoin d’en finir, de retrouver intact mes sensations guerrières après tant de sommeil, de laisser une rage forcenée se dégourdir les jambes, de libérer le monstre que je fus pour en abattre un autre.

Mes poings s’armèrent, me blessant les paumes. Je fermai les yeux et fis l’effort d’une concentration ciblée. Cet abruti sans cervelle dans mon dos, onze policiers à vingt mètres devant nous, les canons parés à sanctifier la moindre partie de nos corps. Et comme si cela ne suffisait pas, à n’en pas douter, un bataillon de bleus bites devant la banque préparés à nous aérer la matrice d’une giclée de bastos bénites… AhAhAHAHAH ! Comme au bon vieux temps !

Une lumière froide et blanche envahit doucement ma vision des ténèbres, tandis que mon corps exécutait les balancés-tendus-déchirés-piqués-salto coupés sur un fondu enchaîné frontal à liquéfier n’importe quel pantin de la grande crèche.

*

            Une illumination plus grande encore que ma lumière de l’esprit estompa très vite mes décapitations virtuelles. Lisa m’apparut comme un ange immatériel, immaculée conception à l’aura évanescente. Une apocalypse blanche. Là ! Au beau milieu de la bataille, comme une plume sur la pesanteur du monde. Elle me dévisageait d’un air qui mêlait stupeur et circonspection, avec cette prestance maligne et soutenue dans le regard. Elle avançait vers moi d’un pas ralenti par la décomposition agencée de ses mouvements de croupe fluides, auréolée d’un scintillement maintenant prismatique.

Elle mit un grand coup de pompe dans le canapé.

« Dis ! Quand on sonne à ta porte ça t’écorcherait le cul de t’pointer pour ouvrir grosse feignasse ? »

Je sursautai d’un bond, cherchant des yeux une excuse bidon à ma portée en tentant de m’asseoir normalement, bousculant avec un étrange hébétement des genoux les papiers gras traînant un peu partout sur la table basse.

«  ‒ Je… tiens, t’es là ?… vous êtes là ! fis-je avec dédain en apercevant Larsen derrière elle.

‒ Ouais, effectivement, y’a du monde dans ta garçonnière spongieuse et débordante de simplicité fastidieuse ! Dis, on a besoin de toi là, t’es opérationnel ? Je te mets pas la pression… ou le couteau sous la gorge ?

‒ Oh… si peu… si peu… j’esquissai un sourire complaisant. »

 

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Roland Bachman: Agent Spatio-temporel (S2-E1) « Tea time »

Le prologue de la saison 2 (épisode préambule à celui-ci) est juste en-dessous:

https://thenecromongersblog.wordpress.com/2015/10/19/roland-bachman-agent-spatio-temporel-s2-e0-prologue/

ROLAND BACHMAN : AGENT SPATIO-TEMPOREL
(S2-E1)

Depuis des temps immémoriaux les hommes vivent dans l’insouciance de toutes les stratégies communément employées pour déjouer les plans de la mort. Une règle simple veut qu’une entité hors de tout soit le garant de ce jeu contre le temps, un gardien de l’Apocalypse avec ses chevaliers de l’ombre, les chiens fous du désert. Un anti héros désincarné, un cyclone des temps modernes poursuivi par ses démons intérieurs, usant de pouvoirs ancestraux et de ses comparses à la personnalité désenchantée, récupérés dans le monde des vivants au moment de leur dernière étreinte avec la vie. Roland Bachman est de retour comme s’il n’avait jamais cessé d’exister, comme s’il n’avait jamais vraiment disparu… car il est le détenteur de la vérité sur l’avenir et du hors temps sur l’avant.
Starring : Richard Kurran-Lisa Blakat-Marc-Larsen Rupin et Roland Bachman.

*

Tea time

Toute cette folle histoire se trouvait derrière eux. Un pauvre parchemin pouvait d’ici là refaire surface, mais chacun se devait de croire encore aux idées qui forgent l’espoir. Imaginer une seconde, qu’avoir foncé comme un débile dans le tas de ses faux Docteurs aux mandibules déhanchées sonnait comme une charge héroïque qui semblait creuse ? Non. A n’en pas douter, ses « Sylks » ne rencontreraient aucune bonne âme pour faire de leur vivant une chronique intéressante. D’une certaine façon, je leur ai rendu service en les foudroyant sur place. D’ailleurs Marc en a fait les frais, la charge électrostatique légèrement trop élevée lui a comme qui dirait, ôté le peu qui lui restait de mémoire… ça n’a pas changé grand-chose me direz-vous, Lisa est au moins d’accord sur ce point.
Larsen Rupin hurlait toujours de rire devant nos chevaleresques embardées, un décalage quelque peu irritant qui m’obligea à m’agacer.
«  Ta mère ! Elle t’a jamais appris à la fermer guignol ? »
Mes paroles mirent l’homme en branle quelques secondes. Il ajusta son écharpe blanche d’un jeté derrière les épaules en tapant le sol avec sa canne, fit une pause lancinante d’un regard sombre, et me jeta :
« Ma mère… n’oserait même pas fouetter l’ombre de tes paroles sur l’immondice de tes propos ! »
Plus qu’un tempérament, Larsen avait une personnalité de feu qu’il ne fallait pas allumer. Il me plaisait bien ce bougre-là ! Pas autant que Lisa qui cherchait désespérément à se convaincre de priorités qu’elles ne possédaient pas. S’il y avait vraiment quelqu’un de mystique en ce monde, bien plus que Roland encore, c’était elle. Même Manhattan ne rivalisait pas avec Lisa, puisque chez lui toute chose s’expliquait, se défaisait, se reconstruisait à l’infini en maniant les atomes. Non, le mysticisme demandait à requérir suffisamment d’éléments étranges et inexplicables, qui façonnaient un individu d’une aura complexe et énigmatique. D’ailleurs Manhattan avait disparu proprement, comme il était apparu. Pfuiiiiiiit !
Nous allions aussi proprement nous ennuyer si Roland ne pointait pas le bout de sa tronche cassée pour nous proposer une nouvelle mission. Disparu en mer des contrées liquides en plein sauvetage des âmes Sylkiennes, prenant pour façade le monde du Docteur Who jusqu’à imiter le Tardis. Voyant notre hébétude gagner d’inactivité nos incertitudes laconiques, Larsen nous proposa un petit Tea Time de derrière les fagots, et nous invita à pénétrer dans sa modeste demeure de 34 pièces… ambiance raffinée, genre si Versailles m’était conté, majordomes, lumières tamisées, feu de cheminé, et tout le tra la la. Discussion.
« ‒ C’est sympa la déco chez toi Larsen, t’a beaucoup emprunté pour rassembler tout ça ? Ou c’est juste ton côté mécène qui fait le rupin ? Ahah ! je me tordais de rire comme un idiot à l’évocation de ma propre blague.
‒ Tu te crois drôle Richard ? me fit Lisa l’œil sombre. Tu n’es qu’un con doublé d’un imbécile parfait ! Ah ça, pour foncer tête baissée dans le lard, pour défourailler du méchant tu sais y faire, mais pour respecter ton hôte par pure courtoisie tu t’en branles la quille !
‒ T’as perdu ton sens de l’humour Lisa ? fis-je interloqué. Ou c’est juste que t’es de mauvaise humeur ?
‒ Y’a que je ne supporte pas toujours tes innombrables conneries, et que mon savoir vivre m’oblige un peu à m’intéresser avant de lancer des invectives faciles. Finalement t’es aussi un ignorant… »
L’air en suspension faisait tout le silence sur cette dernière lecture du moment. Marc roulait des yeux sur nos regards arrêtés, passant de l’un à l’autre et de l’autre à l’un, avec une forme d’angoisse très significative. Il ressemblait nettement à un Suricate hyperactif des cervicales ayant un complexe de la position. Perdu dans l’espace en attendant le pire, il prit soudain une initiative.
« Si je puis me permettre… j’ai assez perdu dans cette histoire pour dire que la vie se targue d’un peu de compassion pour raisonner, d’un peu de complaisance pour écouter et d’un peu d’ironie pour se parjurer. »
Ce con avait fait mouche. Pas déluré pour deux sous, il plaquait en une phrase une sorte de béatitude commune qui déporta nos frivoles incandescences naissantes à des hormones de croissance stabilisées. Larsen arborait un énorme sourire contemplatif pendant que nous cherchions nos pieds de concert, avec Lisa.

*

L’air vicié de l’entre-deux monde se respirait mal. Le cap de l’espace-temps durait depuis maintenant une petite éternité, et Roland ne savait pas vraiment s’il captait la tentation d’un univers plus qu’un autre. Le Tardis ne s’imitait pas, se réinventait mais ne s’imitait pas. Sauter dans ses confinements pour suivre son cheminement, remonter le fil qui conduit à l’origine, retrouver le point de départ, tel en était la démarche. Pourquoi le Docteur demeurait-il absent et introuvable de son vaisseau ? Comment avait-il pu être utilisé par d’autres entités, les Sylks ? Des questions qui annonçaient une opération interplanétaire à venir, peut-être même une menace intergalactique… depuis les Necromongers ou les Daleks aucun autre peuple n’avait atteint ce niveau du système, preuve d’une grande invasion déjà bien avancée. Les formes de vie qui tentaient de prendre la galaxie entière en otage se comptaient sur les doigts d’une main depuis des parsecs, et l’identité même de la Terre répondait aux attraits quelle possédait en termes de ressources, naturelles autant qu’humaines.
Le Docteur, gardien du temps comme Roland, ne pouvait disparaître aussi impunément, sans aucune explication. Le cœur des évènements se jouait au sein de cette infusion atomique qui déliait les traces de chacun des protagonistes, comme une sauce vinaigrette se mélange… l’huile et la moutarde doivent toujours être tournées ensembles pour obtenir une composition chimique compacte et parfaite. En somme, le voyage s’annonçait surement plein de surprises, juste le temps d’y voir clair avant de lancer ses cavaliers, parce qu’à priori, la situation ne laissait plus de doute sur la question…

*

« ‒ Et votre ami Roland, vous croyez qu’il se passe aussi bien de vous que vous de lui ? s’essaya Larsen.
‒ Vous avez une vision Monsieur Rupin ? questionna Lisa.
‒ Appelez-moi Larsen je vous prie très chère, une vision je ne sais pas, je ne dirais pas ça de la sorte, une intuition, tout au plus… »
Il jouait machinalement avec un jeu de tarot sur un guéridon de fortune qu’il devait utiliser régulièrement, et retourna Le Bateleur.

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Roland Bachman: Agent Spatio-temporel (S2-E0)… Prologue.

Le plus vivant des agents morts recrutant les morts autrefois vivants refait surface avec son équipe de chiens fous pour contenir le monde des invasions d’autres fous vivants et morts…

Les aventures précédentes par ici: 

https://thenecromongersblog.wordpress.com/?s=roland+bachman

ROLAND BACHMAN : agent spatio-temporel

(S2-E0) : Prologue de la saison 2.

Je regardais Roland, qui regardait le Docteur, qui regardait Lisa, qui regardait Larsen Rupin, qui regardait Marc… qui me regardait je crois. Enfin, c’était ma lecture de la scène, sur le vif du moment. Lisa, Roland, Larsen, le Docteur ou Marc auraient pu dire la même chose dans un ordre différent. Enfin le Docteur je ne sais pas, il regardait le groupe avec un œil et Lisa avec l’autre… mais déjà, derrière lui apparaissaient, sortant de la cabine, trois personnes. C’est dingue ce que ça peut contenir une cabine téléphonique !
Roland parla le premier.
« Cher Docteur ! Des lustres me semble-t-il ? En perdition ?
‒ Pas tout à fait… pas tout à fait, répéta-t-il, je ne pensais pas atterrir ici mais… les erreurs sont quelquefois surprenantes ! »
Lisa suivit de près.
« Je vois, on vient à peine de sauver le monde et déjà ça va repartir…
‒ Non, je m’exprime mal, le vortex a bien été calculé et la destination calée, mais une intempérie inter-sismique désintemporelle a légèrement joué le rôle d’un leurre… et nous avons atterri ici !
‒ Quel langage éberluant et intriguant mon cher ! Une vraie douceur pour nos esprits ! s’empressa Larsen.
‒ Ca me dit rien de spécialement bon, ajoutai-je. »
Roland pris largement le temps d’étudier la situation en un minimum de temps. Il toussa une ou deux fois, ferma les yeux deux secondes, fit une grimace avec sa bouche et finit par déclarer dans l’élan :
« Soit clair Docteur, je sens comme un problème sous-jacent, une hésitation dans tes explications… une mauvaise odeur qui peine à doser nos narines sensibles.
‒ Mouis… Roland… je sais ce que tu penses, et, tu n’as peut être pas tout à fait tort, mais je ne suis pas responsable des répercutions sur les dérives spatio-temporelles, je ne fais que les utiliser !
‒ MON DIEU ! J’aime ce désordre d’étrangetés complètement questionnant ! Mais QU’EST-CE, MAIS QU’EST-CE ? jubilait Larsen.
‒ Des emmerdes qui sentent à des kilomètres à la ronde ! fit Lisa.
‒ Je n’aime pas ça du tout, vraiment pas, fis-je »
Un court silence laissa le groupe s’évaluer. Un instant qui permit à chacun (oui, même à Marc qui ne cessait de secouer la tête en suivant nos invectives tour à tour sans dire un mot) de faire monter une température qui venait juste de redescendre après l’épisode du parchemin maudit. Une température que Roland n’avait pas envie de sentir monter inutilement. Il fit une moue préventive en nous regardant tous du coin de son regard cristallin…
« Vous n’êtes pas le Docteur… qui êtes-vous ? »
La stupéfaction saisit toute l’assemblée. Comme un trait d’union sertit de pointillés en majuscules.
« Mon dieu ! fit Larsen… Mon DIEU ! répéta-t-il… Mon DI…
‒ Mais ta GUEULE ! fit Lisa ! »
L’air ambiant s’emplit d’une lourde odeur suffocante indescriptible, et le ciel se chargea d’une électricité qui fit grésiller en zébrures rougeâtres des éclairs parsemés. Le Tardis disparut précipitamment dans un orage de fumée multicolore… fumée qui vint masquer un temps les nouveaux arrivants pour les faire disparaitre à leur tour. Un silence nauséabond et dérangeant amplifia la méfiance de nos zones comportementales. Chacun se dévisagea de concert, comme d’une antique peur prête à affronter.
C’est quand le brouillard se dissipa complètement que l’ombre du doute ne fût plus à se faire pour Roland… devant nous, ici, dans cette dimension normalement hors d’atteinte pour leur faible capacité à élaborer d’eux-mêmes des outils capables de les faire voyager dans le temps, se tenait un être étrange doté de deux mandibules de chaque côté des flancs revêtu des habits du Docteur, devant trois autres individus armés.
« Mais qui c’est ces trouduc ? fis-je étonné.
‒ Je… je ne pensais pas avoir à faire face à ça ici un jour, fit Roland, des Sylks… ce sont des Sylks ! Le Docteur doit être bien débordé pour laisser passer une telle marchandise avec son propre véhicule spatio-temporel !
‒ OK… occupe-toi du Docteur, Roland, nous, on va s’occuper de tes… Sylks ! Qu’à cela ne tienne, on a une nouvelle ligue de guerriers de l’apocalypse sur cette putain de dimension, ça va saigner, crois-moi ! »
Personne ne comprenait vraiment comment, pourquoi et surtout, ce qu’il y avait d’assez faramineux à craindre de ses zigotos là, mais Roland semblait relativement préoccupé, et la disparition du 11ème Docteur le questionnait davantage… où était-il ?
Le monde aurait pu suivre, s’il n’avait été préparé. Nous irions seuls une fois de plus, tant pis, Roland s’occuperait du Docteur, va pour le clonage des mondes.
Richard porta la main à son cœur, l’autre tendue en direction des bestioles d’ailleurs, les montrant du doigt. Il se mit à crier comme sur un champ de bataille, le sang dans les cordes vocales… et chargea.
Marc fut le seul à réagir, par la force des choses il tenta de s’interposer sans vraiment réfléchir, l’histoire ne raconte pas s’il survécut heureux…
(à suivre…bientôt)

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Les Chroniques Sylkiennes: 15-La déroute

Voilà… c’est officiellement le dernier épisode que j’ai écris. Cette série que j’imaginais courte prend des allures de quête sans fin, et je vais devoir reprendre le fil un jour. Désolé de ne pouvoir en mettre plus très vite, et encore merci d’avoir suivi…

 

 

15- La déroute

 

Au final, tout ce à quoi les peuples oppressés avaient bien voulu croire, espérer et prier, prophétie, oracles, cacahuètes grillées et pop-corn, arrivait tranquillement. Plus qu’à s’installer devant l’écran et profiter du spectacle qui promettait monts et merveilles. Seulement, ceux sur qui l’espoir était fondé ne percevaient pas les évènements avec autant d’engouement. Y croire et accepter, tel était le premier défi à relever. Convaincre les foules, ranimer l’espoir véritable, proposer un plan qui ait des chances de fonctionner, haranguer la rage en soi et celle des croyants en eux, proposer méthodiquement une réflexion sur la base d’un référendum populaire…

« Que… quoi ? bredouilla Ouradian, un référendum ? Non mais, et puis quoi encore, vous êtes les Oracles ! Vous êtes les dieux, les sauveurs, les anges qui délivrent de l’Apocalypse, que sais-je encore…

‒ D’un point de vue très technique, on nous demande une association qui vise à débarrasser ce monde d’agresseurs incurables, qui gouvernent par dictature mentale et physique, par le biais d’une autre dictature de l’esprit. Celle des croyances d’une prophétie visant à les remplacer par un unique seigneur et maitre… il y a de quoi réfléchir un instant ! décortiqua Salek. »

L’assemblée s’échangea des regards circonspects, cherchant sans doute une faille, un prétexte, une idée, un précepte en guise d’argument… en vain. Il ne semblait pas possible de nier une évidence qui parlait à tous, et qu’un étranger venu d’ailleurs leur expliquait en guise de prise de conscience.

« Tout cela n’a pas de sens ! Il faut s’atteler à sauver ce monde des Sylks, tout bonnement ! renchérit Ibylior. Les peuples ne sortiront pas gagnants d’une autre décision que celle-ci !

‒ Je… père, tout cela demande réflexion ! Sommes-nous seulement prêts à vouloir toujours être gouvernés par une entité qui décide de tous nos modes de pensées ? intervint Yliana.

‒ Exactement ! cria Loudblast. Ce monde nous dit depuis toujours qui être, comment faire et pourquoi, sans jamais se préoccuper de l’avis des gens ! »

Salek, qui il avait fait un clin d’œil complice à Ulrich, regardait avec amusement le jeu des pensées, des rôles et des pouvoirs qui s’étiolaient. Un vent de liberté soufflait vraiment sur le village et le sanctuaire. Les consciences s’ouvraient et se livraient à leurs paires comme à leurs pères, les jeunes se libéraient mentalement de leurs chaines patriciennes dans l’instant. Un plan B dont Salek savait user : diviser pour mieux régner… mais encore fallait-il savoir quoi faire de ce plan. Carsiios sortit du rang.

« Je vois clair dans ton jeu Salek ! Tu cherches à diviser pour mieux contrôler l’ensemble des décisions, ce qui me parait idiot dans la mesure où en tant qu’Oracle tu seras écouté et entendu…

‒ Je cherche d’abord à faire prendre conscience aux autres que je… que NOUS ne sommes pas ce qu’on nous propose d’être ! Et que les choix et les décisions sont une affaire de peuples, pas d’une entité absolue… il y a longtemps en ce monde on appelait ça la démocratie ! Mais je vois que les problèmes sont partout les mêmes, et se répètent éternellement d’où qu’on vienne, où qu’on soit… »

Un silence mitigé et songeur laissa planer son doute quelques longues secondes. Ulrich remit le présent au goût du jour le premier.

« Le Rodeur… c’est lui qui m’a ouvert les yeux, il faut que je le retrouve, son avis compte… c’est un peuple à part entière, non ?

‒ Tu n’y penses pas ! Les Rodeurs sont des fous sanguinaires qui se nourrissent de l’intérieur des autres ! réagit Carsiios.

‒ Ton fou sanguinaire ne m’a pas aspiré mais il m’a ouvert les yeux, il m’a donné la vraie façon de voir les choses, il m’a ouvert l’esprit ! Je ne comprends pas… pourquoi a-t-on si peur d’eux ?

‒ C’est une longue histoire, coupa Ouradian, ce n’est pas d’eux dont nous avons peur, mais de leur méthode.

‒ Et de leur mode de pensée j’en ai bien peur ! Fit Ulrich. »

Sans nul doute qu’une tension papable montait à mesure de la prise de position de chacun. Tout n’était pas dit, tout n’était pas expliqué… mais on attendait de certains qu’ils prennent les décisions qu’on leur demandait de prendre. Assurément et nécessairement, implacablement et fatalement… ce qui devait arriver, arriva.

Carsiios hurla à qui voulait l’entendre que cette assemblée était dépourvue d’efficacité, que le temps des pourparlers était dépassé, que les vents de la prophétie étaient erronés, que l’esprit des sages était embué par ces traitres qui se faisaient passer pour des Oracles et manipulaient le fondement de leur société. Il saisit Ulrich à la gorge par derrière en l’agrippant fermement, sortit dans le même temps un coutelas de son ceinturon qu’il pointa sur le cou de celui-ci.

« Vous n’êtes que des larves qui blasphémez l’ordre hégémonique en place ! Des fauteurs de troubles à éradiquer de l’humanité avant qu’ils n’influencent les esprits ! Honte à vous autres, les sages, qui s’égarent et croient n’importe qui ! Je ne vous suivrai pas dans cette bataille hideuse vouée à perte… non, ni moi ni vos démons d’Oracles pastiches ! »

Le sang gicla d’une éclaboussure éparse, venant moucheter les toges, les sandales et les visages.

(à suivre… dans un certain temps…)

 

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Les Chroniques Sylkiennes: 14-La débandade

14-La débandade

 

Rien n’était plus comme avant, rien ne serait plus comme après. Salek tournait et virait comme un fauve en cage au centre du sanctuaire. L’ensemble du groupe finissait de lui expliquer le processus final de fusion des Oracles, pour pouvoir pénétrer dans la Cité des Ombres. Il tombait de haut, sans jeu de mots. Il n’avait déjà pas prévu d’arriver ici, de s’y sentir coincé, de devenir un Oracle, et maintenant il devait fusionner avec un humain-Sylks… ça dépassait l’entendement. Comment gérer tout cela ? Comment garder son calme ? Comment honorer son engagement malgré tout ? Comment se sortir vivant d’une mort annoncée ? Il s’arrêta brusquement et se tourna face aux autres.

« VOUS ETES TOUS FOU ! Ni plus ni moins ! puis il reprit son incessant manège de va et vient.

‒ Ce n’est pas nous qui avons fixé les règles, intervint Carsiios, et cela ne nous rassure pas plus que toi quand on voit ta réaction !

‒ OUI, qui que tu sois vraiment tu te dois de devenir autre chose… Oracle ou pas, c’est la vie de chacun qui évolue comme ça. Ajouta Yliana.

‒ Non mais oh ! Vous allez me faire la morale longtemps là ? Vous me croyez assez niais pour ne pas prendre en compte toutes les données du problème ?

‒ Nous ne savons pas qui tu es vraiment, ni d’où tu viens. Et après tes remarques déplacées et irrespectueuses il nous est aisé de douter de toi ! ajouta Carsiios. »

Salek bouillait. Une montée d’adrénaline le consumait lentement, comme un geyser cheminant vers son inéluctable sortie. Il laissa cours à l’explosion de son cratère.

« JE SUIS SALEK ORIAN MOHUNE ! Et je viens d’assez loin pour savoir que les mondes sont tous infectés par les mêmes odeurs, les mêmes malheurs et le même but… vivre libre ! La douleur des peuples intergalactiques est toujours semblable, peu importe l’origine de ses maux. Et son mal nous le connaissons, pas besoin de savoir d’où je viens… je viens du même endroit que vous tous, des abîmes du temps qui se meurt ! il prit une grande inspiration devant son auditoire captivé. Rien n’est impossible, non rien… je suis prêt à mourir pour le prouver !

‒ Ben pas trop vite s’il te plait, j’ai quelques actions sur notre destiné commune. »

Salek jeta un œil amusé sur le commentaire du fameux humain-Sylks. L’assemblée retenait son souffle, car l’enjeu était de taille… rien moins que le second Oracle !

« Tu t’exprimes enfin cher connu, inconnu de moi…

‒ Je ne suis ni connu ni inconnu… je suis un humain en quête de liberté qui cherche la solution, comme toi.

‒ La solution dis-tu ? Comme moi ? Mais sais-tu seulement ce que je cherche vraiment… euh… Mr ?…

‒ Ouran… Ulrich Ouran… humain désinvolte et asservi, mais prêt à servir la liberté et la dissolution des sociétés qui se servent ! »

Ouradian cessa de suite son intense concentration et sortit de sa transe trop brusquement… il n’eut pas le temps de décroiser les jambes pour atterrir sur la plateforme circulaire qui le maintenait en lévitation. D’un bruit disloquant ses os, il laissa l’empreinte mitigée d’un seigneur déchu. Loudblast se précipita pour aider son père. Yliana fit de même, par réflexe.

« Père ! Tout… tout va bien ?

‒ LAISSE-MOI ! Ouradian repoussa son fils nonchalamment mais ne put se relever.

‒ Laissez-moi vous aider, fit Yliana en lui tendant ses mains.

‒ Bon, je vois que la situation est sous contrôle ! Mais je sens gros comme une maison qu’il y a un os, ahahahah !

‒ Tout cela est insupportable ! C’est comme cela que les Oracles vont aider notre monde crois-tu, Salek ? fit Ibylior.

‒ Ce que je crois n’a pas beaucoup d’importance à vos yeux semble-t-il, mais qu’un homme puisse penser que vous vous servez de nous pour tel… un peu plus apparemment ! »

Tous restaient figés sur les derniers mots de Salek, qui faisaient eux-mêmes écho à ceux d’Ulrich. Comme une évidente connivence de circonstance. Comme un jeu vivant des valeurs mises en exergue pour la continuité d’une idéologie commune… les inconnus d’un jour mis à l’honneur pour les vies d’autres, les questionnements de tous pour un ensemble de vies… qui était qui ? Qui devenait quoi ? Quoi devenait qui ?… des réponses que tout le monde attendait.

« Je ne crois pas que vous ayez bien compris l’essentiel, l’essentiel est dans l’acte tel… tel qu’il doit être pour survivre, renchérit Ulrich.

‒ L’essentiel est dans l’acte tel… ahah, à méditer ! Tu veux faire un concours des phrases les plus pourries ? Je te bats à ce jeu, j’en suis sûr ! fit Salek soudain enjoué.

‒ Je… je, euh…

‒ Ok c’est ce que je disais, le fond de l’Oracle est pourri ! Je répète le fond de l’Oracle est pourri ! Pensez à balayer sous la porte ! Y’a du mal de fait là ! Je répète, pensez à balayez sous la…

‒ MAIS ENFIN CA SUFFIT ! Qu’est-ce qu’on vous a appris chez vous ? s’égosilla Yliana. »

Salek leva les bras au ciel en signe de pardon, un grand sourire niais en travers de la figure.

« Ok ok, on est mal parti, mais vous avouerez que sur ce coup-là, Ulrich a tapé fort ! »

(à suivre…)

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